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mercredi 14 mars 2007

Ludovic Surjus. Argelésien dans le Monde

BIOGRAPHIE : ARGELÉSIENS DANS LE MONDE :

Ludovic Surjus (a) (1897 – années 1980… ?)
Géomètre Français dans le Parana au Brésil

Raimunda de Brito Batista : Professeur à l’Université de Londrina (Paraná) « Toute histoire est un récit possible des lois du récit, donc des lois de l’imaginaire »1.
C’est à l’âge de quatorze ans que Ludovic Surjus, géomètre de la Compagnie des Terres Nord du Paraná, émigra au Brésil. La Compagnie des Terres Nord du Paraná, créée avec des capitaux anglais de la Sudan Plantations, en accord avec le gouvernement brésilien, déposa ses statuts le 29 septembre 1925. Les investisseurs anglais étaient entre autres, Lord Lovat (Simon Fraser), Sir Frederick Eckstein, le général Arthur Asquith, Sir Alexander Mac Intyre. La direction brésilienne se composait de João Sampaio, Antonio Moraes Barros, premier président de la Compagnie et Arthur Thomas qui étaient aussi conseillers juridiques.

Les premiers investissements de la Compagnie concernaient le coton. Cependant, la reconnaissance des terres de la région faite par Antonio Moraes Barros, demandée par les Anglais détourna l’objectif initial, d’où la décision d’augmenter les investissements pour le défrichement et la colonisation des terres, suivant un axe nord-sud, en fonction de la confluence des fleuves Tibagi et Paranapanema. En 1928, la Compagnie abandonna ses activités cotonnières pour se consacrer entièrement à la colonisation et à l’expansion des terres à partir de la législation des titres de propriété des terres, mises en vente et acquises par la Compagnie 2.

Toute sa vie, tant dans l’intérieur de l’Etat de São Paulo que dans la région nord du Paraná, Ludovic Surjus garda des contacts étroits avec la culture française, par des abonnements à des journaux, à des revues et par l’acquisition d’œuvres littéraires françaises. Tout ce matériel a été offert au Musée historique de Londrina. Bien avant d’entrer à la Compagnie des Terres, il avait déjà l’habitude de consigner dans son journal les événements de sa vie de défricheur-pionnier. (Lorsque nous parlons de « pionniers », il s’agit des premiers défricheurs de la région Nord Paraná, engagés par la Compagnie des Terres. Ce sont les premiers à avoir ouvert des routes, exploré la région et fixé les limites des terres appartenant à la Compagnie, selon l’accord passé entre les gouvernements brésilien et britannique). Ce journal, que j’ai organisé en 1988, lorsque je rassemblais le matériel nécessaire pour ma thèse de doctorat, est écrit en partie en portugais, en partie en français. Je ne peux affirmer que ce journal soit entièrement bilingue étant donné que la première organisation a été effectuée de façon rapide et sommaire. En tout cas, L. Surjus a écrit pratiquement jusqu’à sa mort survenue au début des années 80.

Ludovic Surjus est né en 1897 dans les Pyrénées Orientales, province du Roussillon, dans la petite ville fortifiée d’Argelès-sur-Mer, à deux kilomètres de la mer, près de la frontière espagnole. On sent dans son discours les marques personnelles de son récit, ses souvenirs, son imaginaire. Les informations concernant sa région de naissance sont précises et furent complétées tout au long de sa vie par une de ses cousines, correspondante constante et fidèle, restée en France. Sa famille se composait de cinq frères, du père, commissaire de police et de la mère qui s’occupait du magasin familial.

C’est au domicile de Ludovic Surjus, que Zuleika Scalassara, conservatrice du Musée Padre Carlos Weiss, recueillit son témoignage le 4 novembre 1977, en présence de sa femme et du seul pionnier anglais résidant à Londrina, M. Georges Smith. M. Georges Craig Smith, ancien fonctionnaire de la Compagnie des Terres, était d’origine anglaise et vivait à São Paulo avec sa famille. Il participa au premier voyage dans les terres appartenant à la Compagnie des Terres Nord du Paraná, en août 1929, jusqu’à la région où se trouve aujourd’hui la ville de Londrina. Au sein de la Compagnie, il était chef de bureau et responsable des négociateurs. I1 habite actuellement à Londrina.

Lors d’une réunion avec les pionniers de la région nord du Paraná, résidant à Londrina ou dans les villes environnantes, le 11 février 1977, il avait été décidé d’enregistrer les témoignages de toutes ces personnes afin de reconstituer l’histoire de Londrina pour récupérer certains maillons qui semblaient à jamais disparus.. « Récit de vie d’un géomètre français dans le Paraná »
Les histoires de vie, les témoignages, la mémoire, les récits sont pour le chercheur une source de travailconstamment renouvelée. En effet, à partir des récits personnels, il devient possible d’établir les trajectoires parcourues en quête dereconstitution historique. Il est pourtant évident que cette reconstitution peut connaître des moments difficiles vu qu’une histoire de vie suppose des ambiguïtés au niveau des opinions, du choix d’épisodes les plus significatifs, de l’invention permanente et fréquente des souvenirs. La mémoire suit son libre cours, le récit s’appuie sur des images, des symboles, des mythes : le conteur d’histoires et son discours s’inscrivent dans l’histoire des mentalités.
Dans une histoire de vie, on court le risque d’écouter des banalités sur la vie d’hier et d’aujourd’hui, les idées prennent des chemins inespérés et n’imposent de limites ni à la fantaisie ni à l’imagination
3. C’est ainsi que les récits de vie trouvent leur place dans le vaste champ de la littérature orale et de la linguistique en plus de l’histoire évidemment. La notion de passé est revécue de façon mythique allant même jusqu’à la revalorisation des valeurs sacralisées, sans doute proche du passé fabuleux du conte — «il était une fois... dans ce temps-là».

L’histoire de vie ne signifie pas nécessairement une exploration de la mémoire : il s’agit d’une improvisation rapide, sans direction stricte. La personne qui parle a devant-elle un auditeur inconnu, donc elle n’ira pas rechercher au fond de sa mémoire mais choisira les épisodes selon elle les plus significatifs, afin de donner une bonne image d’elle-même. Le choix des faits est libre et les informations que chacun donne de son passé sont illimitées. C’est une méthode qui se présente comme histoire de vie et en même temps histoire sociale, s’occupant des faits vérifiables auprès des personnes et dans leur entourage. Ainsi, dans les récits de vie, la représentation du réel, la verbalisation des images, la multiplicité des descriptions s’entrecroisent dans le champ psychosocial du narrateur 4. Il n’y a pas de contrôle de la vérité mais des stratégies non formulées qui apportent cohérence et logique aux événements.

L’objectif de ce travail est donc de chercher une mémoire culturelle dans la région nord du Paraná à partir du seul émigrant français qui soit arrivé dans la région comme pionnier et d’établir les événements d’une époque déterminée à travers les récits fournis par l’un des défricheurs de la région.

Tous les récits de cet article sont enregistrés sur deux cassettes aimablement prêtées par la direction du Musée historique Padre Carlos Weiss, de l’université d’Etat de Londrina. Ce qui a permis à l’interviewé de choisir les épisodes les plus significatifs : il s’agissait de présenter une image spontanée du pionnier français qu’il soit facile d’illustrer par des faits déjà connus.

Le témoignage de L. Surjus, structuré à partir de souvenirs d’enfance, d’éléments auto-biographiques et de l’apologie du pionnier-colonisateur a été enregistré en parfait accord avec la technique utilisée (enregistrement d’entrevue) qui garantit la valeur du travail. Le témoignage comporte cependant quelques limitations dues au caractère partiel du récit : point de vue et parti pris.

Les souvenirs se mêlent à l’histoire française, par exemple, lorsqu’il raconte la traversée de sa région natale par Hannibal et Jules César, l’importance de la principauté d’Andorre, les péripéties de Charlemagne lorsqu’il expulsait les Arabes et fondait Barcelone, la séparation de l’église et de l’Etat en France, entre autres. Son témoignage, source inestimable, renvoie à sa vie scolaire, commencée à l’âge de deux ans L’étude du français était obligatoire mais il parlait catalan avec ses camarades. Dès l’âge de six ans, il passait six heures par jour à l’école primaire. Dès la seconde année, il connaissait la géographie universelle et il avait dû apprendre par cœur les quatre-vingt-neuf départements français, les préfectures et sous-préfectures.

C’est à cette époque qu’il eut ses premières informations sur le Brésil, sur la capitale de l’époque et sur quelques sources de production. L’information contenue dans le document présente plusieurs niveaux : l’information pure et simple, la source historique et le système de représentation d’une société. Il ne s’agit pas seulement d’une copie du réel : elle possède une forme qui tend à refléter la société qui constitue la représentation. Les règles politiques, philosophiques et religieuses, les valeurs fournies par le social sont intériorisées par les hommes et leur donnent une lecture particulière du réel, qui fonctionne comme un système de représentations.

Pour que les histoires de vie fonctionnent de façon efficace, il est important de considérer le problème de la mémoire. D’après Le Goff 5, la mémoire est la faculté de conserver certaines informations psychiques qui permettent d’actualiser les impressions, les informations. La mémoire est liée à l’auto-organisation et oriente le récit à mesure que l’information passée se substitue à l’événement, qui motive le récit. La mémoire individuelle est contrôlée par certains mécanismes, conscients ou non, qui fonctionnent comme éléments de censure, d’où la distinction entre mémoire et réminiscence. La réminiscence, souvent fragmentaire, permet le libre cours de l’imaginaire et de la fantaisie. Pourtant la mémoire tend à se préserver quand elle fait apparaître des moments historiques importants, surtout lorsqu’ils sont liés aux symboles du passé, ce qui n’empêche pas qu’il soit donné libre cours à la fantaisie, à l’imaginaire. Un bon exemple de préservation de la mémoire nous est donné par la création de musées et de monuments surtout en Europe.

Florès 6 considère que « la mémoire concerne des relations fonctionnelles entre deux groupes de “conduites observables” séparées par un intervalle temporel de durée variable ». Le fonctionnement de la mémoire s’organise en trois temps essentiels: l’enregistrement, la rétention (mémorisation), le souvenir. Partant de ces trois moments, nous pouvons considérer le témoignage comme enregistrement de situations vécues dans un passé plus ou moins lointain, rétention (mémorisation) liée à la mémoire qui peut suivre des chemins variés et souvenir, qui au travers du récit suit la voie de l’exemple, de l’apologie, des symboles, insistant et renforçant tout ce qui a été vécu maintenant au niveau du présent.

Ces considérations théoriques, indispensables pour situer plus concrètement les témoignages de vie, objet de cet article, s’inscrivent dans une perspective plus large de travail, en ce qui concerne l’histoire orale qui introduit un nouvel objet dans les recherches historico-littéraires : l’individu. Les récits de vie peuvent rendre plus compréhensibles les événements culturels et historiques.

En 1905, la famille Surjus s’installa à Toulon pendant un an après quoi elle partit à Marseille où L. Surjus poursuivit ses études de nuit pendant encore quatre ans ; de jour, il travaillait avec ses frères. Son goût pour la lecture lui vient de cette époque-là: son père collectionna pendant vingt ans le Journal des Voyages, édité par la Société géographique de Paris. Il lit la collection complète, ce qui lui permit de connaître toutes les explorations françaises au Brésil (jusqu’en 1902). Il était donc au courant des expéditions françaises aux frais du gouvernement du Pará, les explorations réalisées sur le fleuve Araguaia etc. A la date de l’entrevue, il possédait encore toute la collection.

Quand sa famille décida d’émigrer, l’histoire du Brésil lui était déjà plus ou moins familière et il raconte même un fait qui à son avis était peu connu des Brésiliens : au nord de l’Amazonie, à la frontière avec le Venezuela, on élevait du bétail.

C’est la décadence financière de la famille, déjà à Toulon, qui provoqua la décision d’émigrer. Au départ, ils avaient pensé aller au Canada où on leur offrait trois fois plus de terres qu’au Brésil, en plus du prix du voyage pour toute la famille. Mais les conditions climatiques les effrayèrent et ils décidèrent d’opter pour le Brésil. Ils y arrivèrent le 15 novembre 1911. La première impression des Brésiliens qu’eurent les familles françaises est celle qui hanta pendant longtemps l’imagination des étrangers: un peuple extrêmement gentil et cordial. A cela s’ajoute le fait qu’ils furent accueillis par une grande fête dans le port de Santos - ils ne savaient pas que les festivités étaient dues à la Proclamation de la République.

A cette époque, le Maréchal Hermes da Fonseca était président de la République et Rodolfo Miranda, ministre de l’agriculture. Ce dernier grand connaisseur et admirateur de la langue et des manifestations culturelles françaises, participa largement à l’immigration française au Brésil. L. Surjus raconte l’anecdote suivante: à cette époque il était assez courant d’utiliser la langue française entre personnes d’un niveau culturel plus élevé et le ministre lui-même parlait couramment le français, ayant vécu plusieurs années à Paris et étudié à la Sorbonne. Ses ennemis politiques disaient que c’était vrai, mais que c’était autour de la Sorbonne.

L. Surjus estime que la première vague d’immigration française, dans la région d’Itatiaia remonte à 1908, et, à l’époque où eux-mêmes arrivèrent, ils virent des centaines d’immigrants français. Tous les immigrants recevaient un lot de 10 alquières (boisseaux) et une maison de trois ou quatre pièces. Les lots étaient vendus à 3 millions de reis, payables en dix ans. De Santos, ils partirent à Cerqueira César et de là en charrette jusqu’à Santa Barbara de Rio Pardo où ils s’installèrent. Toutes les familles françaises arrivées à cette époque furent installées dans cette région et commencèrent une nouvelle vie.

Au début de la Première Guerre mondiale, le père de L. Surjus fut appelé à Santos, puis renvoyé chez lui, étant père de cinq enfants. En février 1916, L. Surjus fut convoqué avec son frère aîné et envoyé à Bordeaux. De là on les expédia à Perpignan puis à Die, dans la Drôme. A Die, à la suite d’une bronchite, il passa deux jours dans le palais de l’Evêque, transformé en hôpital. (Ici, L. Surjus laisse filer sa mémoire et raconte l’épisode des « Récit de vie d’un géomètre français dans le Paraná Misérables » où Jean Valjean vole des objets en argent au palais de l’Evêque— le palais-hôpital où il reçut les premiers soins était le même que celui du roman de Victor Hugo).

De Die, il fut envoyé à Brignoles et au bout de quelques mois, guéri de la bronchite, il rejoignit le 3ème bataillon d’Infanterie de Nîmes. Son témoignage est constellé d’observations sur les régions qu’il (re)connut à 18 ans à son retour en France. A propos de Nîmes, il parle de la grande quantité de ruines romaines (« c’est là qu’il y a le plus de ruines romaines après Rome »), de la Maison Carrée, temple construit par les Romains et conservé intact « jusqu’à aujourd’hui ». De Nîmes, ils furent envoyés à 35 kilomètres au nord-est de Paris où ils subirent un entraînement intensif. En 1917, un an après son arrivée, il fut envoyé en première ligne, à Commercy, où se trouvaient les tranchées allemandes. Tous ces souvenirs ont été inscrits dans son « carnet de notes », il fait également référence à son journal déposé au musée de Londrina.

Le jour même de son arrivée à Commercy, il tua accidentellement un Allemand, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1918 quand les Allemands essayèrent de prendre Paris, son bataillon réussit à traverser les lignes au Chemin des Dames. Dans cette bataille, approximativement 140000 Français trouvèrent la mort. L. Surjus fut capturé par les Allemands et, selon ses propres mots, très bien traité. Le 11 novembre 1918 fut signée 1’Armistice, mais lui ne fut libéré qu’en janvier 1919. Son frère aîné trouva la mort quinze jours avant la signature de l’Armistice. A un certain moment, le témoignage de L. Surjus montre une tendance rétrospective, de petits récits de vie, avec des marques personnelles assez significatives qui donnent aux événements un certain relief : D’où notre insistance sur l’importance de l’utilisation des sources orales surtout lorsqu’on observe les alternatives possibles entre histoire individuelle et histoire collective 7. A partir du moment où le texte oral passe à l’écrit, il fonctionne comme « matériel d’intertextualité » 8.

A la recherche de sa mémoire dans son pays d’origine le narrateur s’appesantit sur les détails, plus particulièrement sur ses premiers souvenirs, qui, souffrant d’une certaine précarité due à divers facteurs, dénoncent la fragilité du témoignage et s’inscrivent dans l’histoire des idées et de l’imaginaire, emplis de mythes. C’est ce qui explique la séparation nette du témoignage en deux parties distinctes: 1/ souvenirs d’enfance, immigration, guerre ; 2/ vie et situation professionnelle dans la région nord du Paraná.

Cette seconde partie est racontée avec force détails et la mémoire souffre de lapsus plus fréquents. Le 12 août 1927, L. Surjus part à Sertanopolis (Paraná) et s’installe chez son beau-frère où il effectue toutes sortes de travaux, de laboureur à aide charpentier, étant donné qu’il n’y avait pas encore de travail de géomètre dans la région. Après trois ou quatre mois à Sertanopolis, il part dans l’intérieur de São Paulo chercher la famille.

C’est en 1928 qu’il ira pour la première fois à Londrina selon le même parcours que les pionniers de la région, sur les traces des Indiens dans la région du Rio dos Peixes. Quant à l’existence des Indiens, il n’y fera référence que deux fois cette fois-là et lorsque l’on donnera des noms indigènes aux fleuves, rivières, et picadas qu’il ouvrait, il n’y a aucune référence concernant la tribu, le lieu d’habitation, le nombre, etc.

En traversant le « Rio dos Peixes », ils arrivèrent chez un personnage pittoresque, figure patriarcale et presque mythique, le vieux Biba, qui avait eu un très grand nombre d’enfants un peu partout et qui avait pris possession d’une région d’où il voyait tout le nord du Paraná, pratiquement inhabité. La traversée, jusqu’à Londrina, fut très dure : des rivières, des broussailles, picadas ouvertes à coup de machette avec ses camarades et les porteurs.

Finalement ils arrivèrent à Londrina et campèrent dans la région correspondant aujourd’hui à Estação de águas. Ici la mémoire de L. Surjus souffre de quelques défaillances et il passe directement à 1930 quand Mr Smith vint lui rendre visite pour la première fois (fait dont ce dernier ne se souvient absolument pas) ; il parle de son travail à la Compagnie des Terres Nord du Paraná, de l’origine allemande de son beau père, Martinho Menck, et de sa vocation de laboureur avant de devenir géomètre. A cet instant il est interrompu par sa femme qui précise qu’il pratiquait un genre de travail plus « intellectuel ».

En 1935, L. Surjus part définitivement à Londrina, c’est le seul endroit où l’on recherchait un géomètre. Avant il avait travaillé pour le gouvernement de l’Etat du Paraná, près de Londrina. Il avait été invité à travailler à la Compagnie des Terres par Mr Thomas, un des chefs de la Compagnie, mais n’y resta pas longtemps « à cause de certains Russes du bureau » (il ne donne pas d’explication). Récit de vie d’un géomètre français dans le Paraná

Grand connaisseur des régions proches de Londrina, il coupera (débroussaillera) 1 400 alquières de terres pour la Compagnie anglaise et sera payé en parcelles de terre. Les premières grandes « ouvertures », coupures qu’il fera à Londrina sont l’avenue Rio Branco et la rue Winston Churchill.

En 1942, sous les ordres de Mr Thomas, il alla « ouvrir des chemins » dans la région d’Igapó (actuellement Lac Igapó, totalement urbanisé). A ce moment-là, les routes étaient déjà praticables et il y avait même un certain trafic. Il « ouvrit » encore la route des Anglais qui commençait au Rio Paranapanema jusqu’à Presidente Prudente, São Paulo. L. Surjus raconte encore qu’avant d’acheter les terres et de recevoir les concessions au nord du Paraná, les Anglais possédaient déjà plusieurs fermes dans la région, ce qu’a confirmé M. Smith. A partir de là L Surjus continue son récit en « code restreint et fracturé » selon le concept utilisé par Ecléa Bosi 9, c’est un code imprécis où s’entremêlent lapsus de mémoire et précarité des informations, peut-être liés aux vicissitudes de l’époque et à la dureté de son travail.

En cette fin de témoignage, nous pouvons parfaitement utiliser l’une des questions de Mannoni 10 : « Pour savoir ce qui constitue un texte (...) dans une situation de ce genre, de la manière dont s’y pose l’interrogation: qu’est-ce que ça veut dire ? (...) la réponse ‘ça veut dire ce que ça veut dire’ ne serait pas un mauvais point de départ ». Les témoins de faits historiques et de moments vécus peuvent être classés selon deux types: le grand témoin qui fait partie de l’histoire et en a pleinement conscience, le petit témoin qui est un simple spectateur de l’histoire mais qui, lorsqu’il raconte ce qu’il a vu et vécu, se transforme en sujet de l’histoire.

Le témoignage de Ludovic Surjus présente un grand intérêt à partir du moment où il plonge dans le fond de sa mémoire et en retire des moments marquants. Cependant, cet intérêt se trouve relativisé dans la mesure où les informations que contient son journal personnel constituent en elles-mêmes une source historique d’une plus grande importance encore.

(a) - Extrait du registre des naissances d’Argelès du 8 février 1897 : Ceret, département des Pyrénées-Orientales, à comparu à la mairie d’Argelès le sieur Surjus Jean, Côme Séverin, appariteur, âgé de trente ans, domicilié dans la présente commune, lequel nous a déclaré que le jourd’hier du courant mois de février à huit heures du matin, la dame Bernard Gimer, Marthe Rose, Joséphine, son épouse, âgée de vingt neuf ans, ménagère, avec lui domiciliée, est accouché dans sa maison d’habitation, sise au dit lieu, d’un enfant de sexe masculin qu’il nous a présenté et auquel il lui a donné les prénoms de Ludovic, Landri, Jean.. Ces déclaration et présentation ont été faites en présence des sieurs Maille Joseph, âgé de cinquante huit ans limonadier et Sabria Jean, âgé de quarante deux ans, épicier domiciliés au dit Argelès. De tout quoi nous avons dressé le présent acte de naissance que nous avons signé après lecture faite avec le père de l’enfant et les deux témoins.

Signé : Surjus, Maille, Sabria et Moreto.

1 - Nora Pierre et Alii, Histoire et imaginaire, Paris, Poésis, 1986.
2 -
Colonização e desenvolvimento do Norte do Paraná, publication commémorative du cinquantenaire de la Compagnie Melhoramentos Norte do Paraná, São Paulo, septembre 1975, p. 54..Raimunda de BRITO BATISTA
3 -
Peneff Jean. La méthode biographique, Paris, Armand Colin, 1990, p. 98.
4 -
Bedarida (Org.), IV e colloque international d’Histoire Orale, p. 135. Raimunda de BRITO BATISTA
5 -
Le Goff Jacques, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1988, p. 130. Récit de vie d’un géomètre français dans le Paraná
6 -
Florès César, La mémoire, PUF, 1974, p. 7. Raimunda de BRITO BATISTA
7 -
Bedarida (org.), IVe colloque international d’Histoire Orale, 1982, p. 74.
8 -
Lejeune Philippe, Je est un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 145. Raimunda de BRITO BATISTA
9 -
Bosi Ecléa, Cultura de massa e cultura popular: leituras de operárias, Petropólis, Vozes, 1986,p. 15.
10 -
Mannoni Octave, Clefs pour l’imaginaire ou l’autre scène, Paris, Seuil, 1969, p. 202.

3 commentaires:

wawita a dit…

Merci pour ce document il s'agit du frère de mon arrière grand père, je suis en rapport avec ma famille au brésil ce document leur a beaucoup fait plaisir.

Surjus a dit…

Bonjour j'ai envoyé votre article à Raimunda de BRITO BATISTA elle est très contente moi aussi par ailleurs car vous parlez de mon arrière grand oncle, je vous ai ajouté en lien sur mon blog, que vous pouvez visiter au http://www.laurencesurjus.com/article-33756795.html
Merci de votre article.

Michèle Surjus a dit…

Ludovic est le cousin germain du père de mon époux; nous sommes trés heureux d'avoir retrouvé notre famille du Brésil à la fois si loin et si proche par la parenté.C'est une belle histoire et j'espère que nos cousins brésiliens n'oublirons pas leurs origines françaises