MASSANA

ANNALS DE L'ALBERA ARGELERS DE LA MARENDA - ANNALES DE L'ALBERA ARGELES-SUR-MER

jeudi 8 mars 2007

Le Grau du Racou

ENVIRONNEMENT.

DES ENFANTS, DES PÊCHEURS, DES OISEAUX…LE GRAU DU RACOU.

VIE ET AGONIE D’UNE ZONE HUMIDE?. Texte et photos Andreu Capeille

Sa situation dans le cadre géographique.

Ce texte veut être, avant tout, une remise en mémoire des longs moments passés au bord de ce plan d’eau que mon enfance a côtoyé. Le Grau (1) , au Racou, était toujours fréquenté par les pêcheurs à la ligne, les enfants, les flâneurs, ainsi que par les premiers amateurs de pique-nique, qui appréciaient ses berges bien ombragées, fleuries d’iris jaune, et qui laissaient toujours les alentours propres.

Mais revenons à l’origine : En direction de Collioure juste avant le pont du chemin de fer là où les voitures sont déviées pour aller à Port-Argelès ou au Racou, on distingue le torrent du Vall Maria. Bien sûr, son lit est à sec pratiquement dix mois sur douze, suivant les années, mais, lors de gros grains, il s’enfle énormément. On peut le suivre le long du « Bois du Général » qui était le nom utilisé par les racouniens, pour désigner cette propriété qui appartenait au général Bertrand de Balanda, résidant au Mas Clerc. Le bois est actuellement un camping-caravaning que l’on aperçoit très aisément depuis la route. En suivant le cours d’eau, on longeait d’un côté le bois, et de l’autre, les vignes qui arrivaient jusqu’au petit sentier reliant à l’ombre de magnifiques mûriers, le Racou et Argelès-plage.

L’arrivée au Grau, s’effectuait à l’entrée de la « Commune Libre du Racou ». Facilement reconnaissable car on passe obligatoirement sur le pont qui mène à l’« avenue » appelée : Avinguda de la Torre d’en Sorra. Là, il recueille les eaux du torrent et celles des terrains environnants. Par contre, si l’on se dirigeait vers Argelès plage, toujours à pied, car la route n’existait pas, le sentier était prolongé par un petit pont ou passerelle, en bois très vétuste et branlant, qui franchissait la Massane juste en face de « l’Allée du Racou », première et seule rue permettant d’accéder vers le centre de la plage. Non loin de là, des vaches et des moutons, paissaient dans les prairies aux alentours. Ce sentier était le seul raccourci existant entre les deux plages, bordé à la fois par le Grau et la vigne du mas Clerc. Là, Antoine, l’ouvrier agricole, coiffé de son éternel béret, suivait les « rengleres » (rangées) avec attention, ses vêtements jetés négligemment sur le cadre de son vélomoteur. Il n’hésitait pas à vous interpeller pour faire avec vous une bonne « xerrada » (causette améliorée). Cette vigne, aujourd’hui, est un immense parking, bien apprécié de tous les automobilistes en pleine saison, agrémenté récemment d’un espace de pique-nique ombragé
Du côté de la mer, les « senills » ou « canyís » (2) protégeaient les eaux des accumulations de sable et offraient aux divers volatiles la protection pour leur lieu de nidification. Les anciens pêcheurs avaient il y a quelque centaines d’années, édifié des cabanes, dont certaines sont arrivées en assez bon état jusqu’aux années 1940/1950. Il en existait une toujours bien entretenue, c’était celle d’Emile Berget, le pêcheur à « l’art » qui y vivait avec toute sa famille et qui était le spécialiste de la pêche aux « aspets » (lançons) qu’il vendait à la bolée. Lorsqu’il se retira, il devint facteur à la poste d’Argelès. Les baigneurs avaient un autre panorama depuis la plage : en direction du sud, sur la première colline on apercevait la fameuse Torre d’en Sorra, que les troupes allemandes firent exploser le jour du débarquement du 06 juin 1944. Aujourd'hui à sa place se trouve le château d’eau semi-enterré et la table d’orientation qui domine le Racou (Racó) (3). Au bord du Grau les premiers campeurs s’installèrent au début des années 1950 pratiquement sur la plage dans des tentes de fortune, puis, cinq à dix ans plus tard, le camping « Les Luas » vit le jour entre Argelès-plage et le Racou.

Son utilité : Préservation de la faune et de la flore.

Être utile, c’est exister. Là le Grau devenait un centre d’intérêt important pour le développement de la flore et de la faune du Racou. En effet, dans ses eaux propres, j’ai connu les premières joies de la pêche à la ligne, initié par des Argelésiens attirés par le calme et la sérénité du lieu. Le Grau très généreux, donnait à celui qui avait la connaissance de la technique très simple de l’amorce ou de l’appât - vers de terre ou boules de pain - l’occasion de ferrer : tanches, chevennes, muges ou mulets, anguilles, turbots,

(Le turbot, de la grosseur d’une main se pêchait souvent à la main. On traînait ses pieds dans la vase, puis, lorsqu’on sentait que l’on marchait sur le poisson on le clouait à l’aide d’une fourchette) pour ne citer que les plus communs. Ces poissons, étaient gardés vivants dans des seaux à vendange, afin de les faire dégorger plus tard dans un bassin d’eau propre, deux à trois jours, pour éviter un léger goût de vase à la cuisson. Les poissons de mer, muges et loups, parvenaient parfois, lorsque l’embouchure du Grau était ouverte, à chasser dans ses eaux poissonneuses.

Il n’était pas rare en été de voir des groupes de jeunes sous le parasol au bord du Grau, les lignes dans l’eau, faisant des allées et venues de baignade en bord de mer pour revenir ensuite surveiller le bouchon.

Les oiseaux très divers et nombreux, se côtoyaient gros et petits. Presque toute l’année, les poules d’eau barbotaient au milieu des senills. Idéal pour abriter le nid, construit sur une plate forme aquatique, et après la couvaison de 5 à 10 œufs , n’hésitaient pas à évoluer au centre du grau avec toute la progéniture à la queue-leu-leu. De même pour les migrateurs, tels les colverts, sarcelles et autres petits échassiers. Le plus amusant de toute cette faune ailée, sans aucun doute, était le martin pêcheur, véritable flèche bleu turquoise qui jaillit avec un cri strident au détour d’un bras de l’étang. Il fallait le voir évoluer sur la tige flexible d’un roseau ou d’un saule, puis brutalement plonger en piqué pour ressurgir ensuite, un petit poisson dans son bec. Mais son repas varie aussi, il est friand d’insectes et de larves aquatiques. Pratiquement sédentaire, le martin-pêcheur lorsque les eaux qui l’environnent sont claires, n’hésite pas à creuser son nid sur les rives mêmes du plan d’eau. Les eaux du Grau grouillaient d’alevins, de larves, d’insectes, libellules, criquets, sauterelles aux couleurs variées, ainsi que de nombreuses espèces de batraciens tels têtards, grenouilles, crapauds, reinettes, mais encore des serpents d’eau. Tout ceci procurait une nourriture convenable à la faune ailée.

Bien entendu, il faut bien l’avouer les moustiques étaient les rois, maudits par tout le monde, car à la tombée de la nuit leurs bzzzz s’intensifiaient de toute part et la citronnelle coulait à flot. Par la suite la démoustications dès les années 60, a supprimé ce désagrément. (Toute la région étant, à cette époque, infestée de moustiques, un organisme spécifique est créé : l'Entente interdépartementale pour la démoustication) (EID).

Des histoires anecdotiques du quotidien.

Si à notre époque le Grau à pratiquement disparu, surtout au point de vue économique, il n’en était pas de même au 19ième siècle. Chaque deux ans on affermait la vente des herbages qui poussaient sur ses berges. Le bail à ferme de l’étang communal se divisait en deux parties bien distinctes : D’une part la vente des herbages appelés « bogues » (roseau de la Passion, canne de jonc, rotin, etc…) - qui servaient surtout aux tonneliers pour assurer l’étanchéité des fûts - et d’autre part le droit aux pêcheurs professionnels de jeter les filets dans ces eaux. Quant au droit de pêcher à la ligne, il était exclusivement réservé aux habitants d’Argelès au dire de la décision du Conseil municipal en date du 7 mai 1886.

Autour du Grau, il se passait des événements qui, il y a 50/60 ans, étaient tout à fait anodins. De nos jours les proportions en seraient aggravées en bien ou en mal. Déjà en période de fortes pluies, lorsque le torrent du Vall Maria et la Massana coulaient des eaux impétueuses, l’eau montait inexorablement et inondait tout le secteur. De plus, si la mer était démontée, le Grau ne pouvait pas s’écouler. Le parking actuel, dans le Racou, servait de bassin de rétention, donnant l’illusion d’un petit lac. Que faisaient alors les résidents ? Dès que la mer se calmait un tant soit peu, ils se munissaient tous de pelles, de racloirs de jardin, avec la ferme intention de libérer le trop-plein. Après avoir creusé un petit chenal sur le sable, la pression de l’eau faisait le reste. Très rapidement le passage devenait important, et, au bout de quelques heures (2/3h), le niveau retrouvait sa côte normale. Au moment où l’on « crevait » le Grau, il fallait être attentif à ne pas se faire piéger côté Argelès, car le retour s’effectuait obligatoirement par le sentier Argelès-plage - le Racou après en avoir franchi la passerelle.

Au cours de ces ouvertures de déversement du trop-plein pratiquées dans la bonne humeur, sans attribuer la faute à qui que ce soit, sauf au temps, muges et loups entraient ou sortaient de l’eau douce à la mer, tandis que nous, enfants et adultes, à l’aide de fouënes, d’épuisettes ou parfois à la main, nous faisions des pêches miraculeuses !

Pour se faire une idée de ces inondations, fréquentes en hiver à cause des « ventades » (coups de vent) et des « llevantades » (mer déchaînée, coup de mer du levant), on voyait les eaux arriver pratiquement jusqu’à la route actuelle qui traverse le Racou, et les énormes vagues qui se précipitaient dans le Grau, faisaient passer l’eau de l’autre côté de la route. Etonnant non ? Et qu’y avait-il de l’autre côté de l’avenue d’en Sorra ? presque rien, sinon beaucoup de vignes ! Devinez aussi pourquoi l’ancien hôtel l’Oasis que dirigeaient agréablement leurs propriétaires M. et Mme Jean Gosset, reposait sur pilotis ?

Toujours dans les années 50, et plus précisément en février 1956, il y eut dans tout le sud une vague de

froid inoubliable. Les températures chutèrent jusqu’à moins 15°/17° à Argelès, à tel point que les eaux du Grau étaient figées sur une bonne épaisseur. Quelle aubaine pour tous les enfants de l’agglomération qui patinaient dangereusement sur ce miroir. La glace ainsi formée dura encore quelques jours. De temps en temps lorsque les hivers étaient assez rigoureux, il y avait de la glace mais elle ne durait pas.

Dans les berges proches de la mer, mais côté terre-ferme, quelques personnes possédant de petites barques de deux à trois mètres de long, pratiquaient de minuscules embarcadères pour les mettre à la fois à l’abri des coups de mer et des enfants, qui ne manquaient pas de les utiliser comme objets d’amusements, lorsqu’ils les retournaient sur le sable au bord de la mer, la quille en l’air.

J’ai souvenance de deux barques chères à mon cœur : la première, celle de mon père Henri Capeille s’appelait « La Sautillante », la deuxième, celle de mon beau-père, Georges Farré, portait fièrement le nom de « La Coquille ». Avec ces embarcations, il nous arrivait parfois lorsque les eaux inondaient tous les abords, de remonter le Grau à la rame jusqu’aux abords de la Massana. Dans les bateaux il n’y avait pas de gilet de sauvetage, car on savait nager ! De toute façon, les enfants et adultes s’amusaient aussi bien sur la plage que dans la mer, avec de simples chambres à air. Elles nous rassuraient, tranquillisaient les parents, et n’avaient rien à voir avec les canards et autres crocodiles en plastique, qui font fureur de nos jours.

La fréquentation, même au mois d’août n’était pas symbolique mais presque ! Imaginez : il y a 60 ans, les pêcheurs de Collioure qui utilisaient des filets de corde, venaient au Racou les laver dans le Grau pour éviter que ceux-ci, ne soient brûlés à force d’utilisation dans l’eau salée. Cela se passait sur les coups de onze heure/midi, ils les rinçaient, puis les laissaient sécher, étalés sur le sable entre le Racou et Argelès-plage. Ils les reprenaient aux alentours de 15h et repartaient sur Collioure sur ces splendides barques catalanes appelées « Llaguts de vela ». Vraiment impensable à notre époque. Trouveraient-ils encore un bout de filet ?

DU RÊVE ILLUSOIRE …

Et actuellement ? Peut-on sauver le Grau ?

C’est une question que se posent pas mal d’anciens racouniens qui aimeraient revoir le site, reprendre un peu de fraîcheur. J’ai eu l’occasion après les coups d’eau, dus aux fortes pluies de novembre 2005, de pénétrer le long du pourtour caché par les senills, et d’en suivre le courant qui se dirige vers le port. Cela m’a permis de réfléchir et d’imaginer, moi le néophyte, ce qu’il serait encore possible de faire pour le sauver de l’ensablement total et de le récupérer sans trop de frais ?. Les pelles mécaniques et bulldozers auraient vite fait de creuser aisément dans cette terre meuble, sablonneuse, tout en suivant les limites naturelles indiquées par les quelques arbres et roseaux particuliers aux étangs méditerranéens, qui survivent encore. Cela pourrait s’effectuer si ….

…A LA RÉALITÉ

… mais quand pensent les spécialistes, les biologistes, les écologistes, les profanes, les décideurs? Il semblerait que les réponses soient plus ou moins partagées. Ayant eu l’occasion de consulter quelques spécialistes de l’environnement, cette remise en l’état du Grau leur paraît actuellement totalement illusoire! Il est vrai qu’au début des années 50, l’écologie n’était pas encore développée comme elle l’est aujourd’hui.

Plusieurs raisons confortent cette idée. Tout d’abord le Grau n’est plus le confluent de la Massana et du torrent du Vall Maria qui seul contribue de nos jours à lui fournir un peu d’eau douce. Au départ de la réalisation du port, il aurait fallu creuser un petit canal qui aurait fait l’extérieur du bassin pour rejoindre le Grau comme avant. Sans cette eau, il est donc appelé à s’assécher par périodes, surtout en été. Plus encore, depuis quelques années à cause du changement de climat, le niveau de la mer a tendance à s’élever et il viendra un jour où les tempêtes ensableront pratiquement tous les étangs de la bordure méditerranéenne.

Creuser, bien entendu c’est la facilité, mais ensuite le coût de l’entretien deviendrait insoutenable pour tous les contribuables.

Essayons donc aujourd’hui de préserver tel quel ce milieu naturel, en faisant en sorte que cette zone humide entourée de senills ne devienne pas au fil des ans, un dépotoir pour certains et pour d’autres un « caganer » (W.C). Il serait certainement très utile et harmonieux, d’avoir son pourtour un tant soit peu nettoyé, surtout côté route où des arbres encore peuvent recevoir sous leurs ombrages quelques amateurs de repas sur l’herbe. Mais voilà ! il y a un hic : La municipalité d’Argelès a manifesté l’intention d’effectuer ce nettoiement, c’est-à-dire enlever les détritus, les objets inutiles qui traînent, débroussailler, etc…de plus cette même municipalité manifeste le désir et sa ferme volonté de faire évoluer les choses dans le sens d’une parfaite conservation, pour cela, elle se proposait d’améliorer l’esthétique de cet environnement et faire que l’eau du Vall Maria aille dans le Grau et non sur le parking. Il suffirait de faire un petit chenal qui assurerait ce passage. Ces différentes interventions sont interdites par la Direction Régionale de l’Environnement (DIREN. Languedoc-Roussillon), alors que faire ?

En conclusion,

Si l’on veut éviter que le panneau descriptif de la zone planté dans le sable ressemble à un mausolée, tout en étant très utile, respectons le mieux possible cet espace naturel, l’environnement y gagnera tout comme la beauté du proche paysage portuaire. Allier la splendeur et le calme du milieu naturel avec le modernisme d’un port, cela peut sembler incongru, mais pourquoi pas ? L’on sait bien que la renaissance du Grau original s’avère impossible, mais au moins ce petit travail de mémoire rappellera à beaucoup des instants de leur jeunesse, et où sur ses berges, on voyait des enfants, des pêcheurs, des oiseaux…..

(1)- Grau : Embouchure ou petit canal qui met en communication un étang avec la mer.

(2)- Roseau à balais ou phragmites en Français. Plante commune des étangs, servant à réaliser des protections de tous types, des revêtements externes de cabanes, etc…

(3)- Racou, Racó en catalan signifie le Coin.

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