MASSANA

ANNALS DE L'ALBERA ARGELERS DE LA MARENDA - ANNALES DE L'ALBERA ARGELES-SUR-MER

lundi 12 mars 2007

Manel et la "Reyne de las founs" au Pic Neulos

MANEL ET LA « REYNE DE LAS FOUNS » -1- Daniel Chaban –2-

Lorsqu’au printemps notre association « Patrimoine de Laroque » est montée au pic Néoulous-1- pour nettoyer les abords de la pyramide et la consolider, on m’a demandé : mais qui était Manel ? Curieusement, Manel figure emblématique des Albères reste inconnu d’un certain nombre de personnes.

Emmanuel Coste dit Manel, est né le 25 décembre 1822 à Saint-Jean d’Albères-1-. Dès son plus jeune âge il parcourt la montagne en gardant ses troupeaux. N’ayant jamais pu aller à l’école, son savoir vient de ses escapades au pic Saint-Christau et au Néoulous. Il y montait dès le lever du jour pour redescendre au mas au crépuscule. Manel est un rêveur qui associe sa sensibilité à son sens artistique. Plus tard même il fit un poème dédié à l’hirondelle.

Très adroit il construisit toutes sortes de murs en pierres sèches pour l’aménagement des fontaines. Son premier coup de cœur fut pour la source sur le chemin du col de Forcat, qu’il capta pour la faire jaillir au milieu d’un assemblage de pierres savamment disposées pour la laisser couler dans un bassin. Il installe une table en pierre puis des sièges à proximité. Sur la fontaine et sur des pierres disposées autour, il gravera des textes que le maître d’école de Saint-Jean d’Albères lui avait copiés afin qu’il puisse les retranscrire.

En 1881, épris du site de l’Ouillat-1- il voulut mettre en relief cette source qui sort de la montagne, comme pour celle de Forcat il la capta, la canalisa, lui tailla un bassin et la baptisa « La Reyne de las Founs »

Enfin il grava sur des pierres préparées des textes qu’il avait imaginés en son honneur sans craindre d’y mettre aux prises contrebandiers et douaniers et pour le première fois un texte en français « les douaniers ici trouvent souvent ce qu’ils cherchent »

Ayant trouvé une grande pierre ronde et plate de l’autre côté du pic Néoulous, il paya de ses deniers 8 hommes, pour transporter cette pesante dalle du sommet de la montagne jusqu’à sa chère fontaine. Il y installa des sièges et construisit lui-même une hutte-abri en pierres.

A partir de 1885, il accélère ses travaux, il construit sa pyramide au sommet du pic Néoulous, faite de pierres sèches patiemment ramassées et assemblées en appareil régulier : sa hauteur est de 4m, sa largeur à la base de 1,50m au carré. Une série de pierres (longues de queue) déborde les faces de la pyramide et forme un escalier hélicoïdal extérieur qui permet de monter au sommet de la stèle. Sur le socle on peut lire gravé « Manel 1886 Néoulous 1257m » La tour a été démolie et la plupart des belles pierres taillées ont été emportées ainsi qu’un cœur de marbre.

Une nouvelle tour a été construite par Jean Cadourci en 1964 en souvenir de Manel. Le pauvre berger amoureux de la montagne, aimait sa forêt, il ira à Perpignan-1- acheter de jeunes plans d’arbres qu’il plantera aux abords de sa fontaine, il se réjouit des reboisements qu’il vit entreprendre, et la nouvelle route forestière en 1890, devint pour lui une source de joie. Cette route permettait l’accès au cœur de la forêt, et nombre de personnes montèrent déjeuner au col, les dimanches et fêtes et notamment le jour de la Saint-Jean et le 14 juillet. Alors Manel, nettoyait, arrangeait sa fontaine et ses abords, puis vers midi quand les visiteurs étaient nombreux, il les haranguait, leur faisait un sermon, dans lequel il exaltait la montagne, la forêt, ou il imitait le chant des oiseaux. Il les incitait à respecter la nature. Un jour, il avait découpé un morceau de marbre blanc en forme de sucre et avec un vrai, il leur demandait quel était le faux.

En 1901, lorsqu’un incendie se déclara, Manel affolé se précipita au milieu un seau à la main, pour éteindre ce feu qui allait dévorer le petit bois voisin de sa fontaine. Il fallut l’arracher de force, tout charbonné et roussi, pour qu’il n’en fût pas victime. Un jour un garde forestier obtus, lui interdit de toucher à la fontaine, propriété de l’État, d’y arracher et couper des herbes également domaniales, etc, sous peine de procès-verbal. Désolé Manel se plaignit et fit écrire au sous préfet et au garde général des forêts.

Celui-ci s’informa et reconnut la bêtise du préposé et rendit au berger la permission de soigner sa chère fontaine comme auparavant. Comprenant la passion de Manel pour cette forêt, il le proposa pour la médaille d’or des vieux serviteurs : ainsi en décembre 1897, il en fut décoré par Monsieur le sous préfet au son de la cobla de Céret-1-. Par la suite il reçu d’autres médailles et primes d’encouragements par le Touring-club.

Malgré son âge il continua à graver des pierres à Saint-Martin-1-, sur la dernière à presque 87 ans il écrivit son nom près de la croix sur la place de Saint-Martin.

Vers la fin de son existence il avait apprivoisé un jeune loup qui le suivait partout comme un chien, et aussi un écureuil, le soir, à la métairie de Monsieur de Bezombe il le lâchait dans la nature et le matin il l’appelait. Un jour par erreur un chasseur le tua.

Dans ses derniers jours, Manel avait un peu perdu la tête, il errait comme un fou, courait partout. Il faisait pitié et on devait l’enfermer à clé dans sa maison. Un jour il eut un cri déchirant « quand Manel mourra, la montagne pleurera » En effet, quand il mourut il tomba tellement de neige qu’il fallu attendre quatre jours pour porter son cercueil au cimetière, la nature s’étant associée à son deuil. La dalle qu’il avait taillée pour sa tombe se trouve au cimetière de Saint-Martin, mais il n’a pas voulu être sous cette pierre car disait-il « elle l’écraserait » Manel repose dans le caveau familial à Saint-Jean d’Albères.

Le club Alpin français en parlant de lui en mars 1911 écrira « l’hommage que nous avons tenu, nous aussi, à rendre à l’humble berger dira combien nous avons apprécié son œuvre et son désintéressement. Puisse son exemple avoir de nombreux imitateurs, pour la beauté et le charme de nos montagnes, pour l’agrément de ceux qui aiment les parcourir ».

1- Catalan : Reina de les fonts – Pic Neulós – Perpinyà - Sant Joan de l’Albera – Coll de l’Ollat- Sant Martí – Ceret.

2-Association : Patrimoine de Laroque, 66740 Laroque des Albères (La Roca).

1 commentaire:

Darren a dit…

Un homme extraordinaire; je parcours souvent les chemins de "sa" forêt.