MASSANA

ANNALS DE L'ALBERA ARGELERS DE LA MARENDA - ANNALES DE L'ALBERA ARGELES-SUR-MER

lundi 12 mars 2007

Sant Pere de la Cellera ou dels Forquets

« SANT PERE DE LA CELLERA OU DELS FORQUETS »

LE VILLAGE QU’ARGELÈS A RAYÉ DE LA CARTE. Bernard Rieu.

Dans le testament daté du 4 juillet 1172 exprimant les ultimes volontés du dernier comte héréditaire du Roussillon, Girard II dit « Guinard » figure une disposition concernant à l’évidence Argelès, puisqu’il s’agit de « la terre cultivée de Pujols ». Il la donne aux Templiers, à condition qu’ils versent à la grande abbaye cistercienne de Fontfroide, située près de Narbonne, 1 100 « bons morabatins ». Si le nom de Pujols, qui désigne un ancien château médiéval dont l’imposante tour centrale se dresse encore au-dessus de la zone humide de La Vernède, est toujours bien connu dans la commune et figure même sur les panneaux routiers, un autre passage du texte concerne Argelès de manière beaucoup plus voilée. En effet, le lieu mentionné, « la vallée de Saint Pierre » ne pourrait y être localisé sur les documents d’aujourd’hui car le « lieu-dit Saint Pierre » actuel, porté sur le cadastre, est un site absolument plat où ont été réalisés des lotissements. Il est situé au sommet de la côte des Tuileries, en direction de Saint Julien.

Voici ce que disent les dernières volontés du comte : « Je laisse au monastère de Saint Génis la demeure que j’y possède et que dans la vallée de Saint Pierre il ait un garde afin de surveiller son propre honneur (1) , afin que mon bailli ne cause aucun dommage au dit monastère au moment des récoltes ». Lors d’un précédent article (2), nous avons établi que cette « Vallée de Saint Pierre » était celle de l’actuelle rivière de l’Abat, dont le bassin versant s'étend de la tour de la Massane à la mer . Cette rivière se jette dans la Massane un peu en amont du pont qui permet de la franchir pour gagner Port-Argelès .

Le village médiéval de Sant Pere de la Cellera ou dels Forquets avait été donné en franc- alleu (3) par les rois Carolingiens à l’abbaye de Saint Génis des Fontaines. Il était constitué par des habitations isolées, ancêtres des mas et par un noyau de population installé sur le site de l’actuel Mas Consul où se trouvait l’église. Des constructions avancées se succédaient à différents niveaux jusqu'au lieu-dit des "Forquets". Cette configuration de "forquets" (diminutif de fourches) est constituée par de petites vallées torrentielles venant s'embrancher sur la vallée centrale de la "Ribera de l'Abat". De l’église préromane de Saint Pierre, il ne subsiste qu’un mur de 1,95 m d’épaisseur, une cuve baptismale et des pierres taillées dans le granit local et dans le marbre de Céret. Elles ont été réutilisées pour construire des bâtiments plus récents et d’autres ont été dispersées dans des mas environnants. .

MARQUER LE TERRITOIRE

Cette ancienne église cachée au fond de la vallée, avait été supplantée par le beau monument roman de Sant Llorenç del Mont (Saint Laurent du Mont) consacré en 1164, que l’abbé de Saint Génis avait fait construire sur une crête visible de très loin et près de la limite de propriété entre le territoire de Saint Pierre et celui de la ville royale d’Argelès. Les moines avaient visiblement voulu marquer leur territoire, d'abord convoité par le comte du Roussillon, puis par le fisc des rois d’Aragon et d’Espagne, comme en témoignent plusieurs procès . Le site idéal pour édifier un monument de cette importance aurait été le "Camp de la Collada", parfaitement plat, où on trouve sur place une grande carrière de granit plus facile à tailler et plus solide que celui utilisé à Saint-Laurent. Pour asseoir le monument sur le site choisi, les constructeurs ont dû affronter les difficultés du relief et aller chercher la roche mère, la « penya », en profondeur. Ils ont ainsi été obligés d’"enterrer" une partie de l’église dont l'abside a tendance à se déchausser, à cause du ravinement des eaux de pluie.

Les limites territoriales de ce village, appelé «Villa Sancti Petri » dans un précepte du roi des Francs Lothaire, daté de 981, commençaient à l’Olla ( Ouille), l’embouchure de la rivière Ravaner qui sépare aujourd'hui les territoires d'Argelès et Collioure. La limite établie par le même précepte, remonte la vallée du Ravaner jusqu’à l’actuel Mas Pilou au Rimbau, et de là, change complètement de direction pour se diriger vers le "puig" du Calvaire (éminence située au-dessus de l'Era d' En Gabis), la Guardia (tour de guet) antérieure à celle de la Massane, le Roc del Corb désigné sous le nom de "Quercorb" (Rochecourbe), les rochers formant des abris sous roche des Balmes, le puig de Miraben et la Rivière de l’Abat jusqu’à son débouché dans la Rivière Massane. Le rivage maritime, du grau du Racou au Ravaner bornait l'alleu au Levant. Ce territoire aurait été donné à l’abbaye de Saint Génis, dès 819, par l’empereur Louis Le Pieux, fils de Charlemagne et certains historiens l’identifient dans le texte de cette donation, avec le nom de "Montauriol", cité à plusieurs reprises dans le Capbreu de 1292. La donation de l’alleu avait été confirmée en 981 par le roi Lothaire, descendant direct de l’empereur, puis en 1068 par le comte du Roussillon Gausfred et son épouse.

LA PEUR DU JUGEMENT DERNIER

Le testament de son descendant Guinard , daté de 1172, est un texte majeur pour l’histoire du Roussillon, puisque le comte lègue la majeure partie de ses possessions « à (mon) seigneur le roi d’Aragon ». Il s’agit d’Alphonse de Chaste, fils du comte de Barcelone Ramon Berenguer et de la princesse Pétronille d'Aragon, qui a transmis le royaume à son fils, premier comte de Barcelone à porter ce titre de roi d’Aragon. Parmi les possessions du comte Guinard, il y avait la ville d’Argelès qui va donc ainsi devenir ville royale et arborer sur ses armoiries les quatre « barres » catalanes jusqu’au traité des Pyrénées de 1659 où elles seront remplacées par les fleurs de lys du roi de France. Les dernières volontés de Guinard mentionnent cependant beaucoup de dispositions particulières dans sa donation, car le comte, « craignant l’épreuve du jugement futur et désirant hériter du règne céleste » tente, avec des dons divers de réparer les innombrables « malefacto » (méfaits) qu’il avait commis dans sa vie. En effet, la période pendant laquelle Guinard a exercé ses fonctions a vu le Roussillon se déchirer dans de cruelles guerres féodales dont les principales victimes étaient les paysans ou les clercs. Guinard avait en particulier violé la « cellera » de Pollestres, une ville appartenant à l’abbaye bénédictine ampourdanaise de Sant Pere de Rodes et brutalisé les habitants qui s’y étaient réfugiés .

UNE « CELLERA » ET DES SILOS

Les celleres dont l’historien Aymat Catafau a fait une étude approfondie, étaient la conséquence des dispositions de Paix et Trêve de Dieu établies à Toulouges par le synode du 16 mai 1027 et instituant un espace inviolable de 30 pas de rayon autour des églises. On y trouvait le cimetière et les paysans y avaient aussi construit de petits « cellers » (celliers) afin d’y entreposer leurs récoltes. Dans le Capbreu d’Argelès, il est fait mention de "Sti Petri de Cellaria" qui désigne l'église primitive de l'alleu. Mais il n’y a pas aujourd’hui de trace apparente de « cellera » au mas Consul. Cependant, Michel Berdagué, qui nous avait révélé l’existence de l’église qu’il appelait Sant Pere dels Forquets, se souvenait que dans son enfance, à l’occasion d’un agrandissement du mas, des ossements humains avaient été retrouvés lors du creusement des fondations. Or, au Moyen âge, les cimetières étaient toujours disposés à côté des églises et à l'intérieur des "celleres". Par ailleurs, on trouve dans les environs de nombreux silos dispersés dans la montagne, ce qui montre que les habitants ne pouvaient pas garder leurs récoltes près de leurs habitations et devaient les cacher en lieu sûr .

Le secteur du Mas de la Monja , dont le nom actuel signifie "Mas du Haricot" (et non de la nonne, tout comme le nom de la rivière de l’Abat désigne un personnage de Collioure et non un abbé), porte sur le cadastre celui de "Mas Cixous". Il nous a fallu attendre longtemps pour qu'un Argelésien finisse par prononcer en catalan ce mot grossièrement transcrit par les auteurs du cadastre qui n'ont malheureusement jamais cherché à "creuser" le sens des termes qu'ils entendaient dans la bouche de paysans dont la langue quotidienne était le catalan. Il s'agit en fait du "mas de les Sitges", c'est-à-dire des "silos". Une pelle mécanique a mis au jour un de ces silos en amont du mas de la Monja et au droit de l’église St Laurent, lors de l'élargissement de la piste qui mène au mas Piquemal (ou de l’Ours). Les silos étaient un moyen de conserver de la nourriture, mais aussi de la cacher, ce qui était indispensable aux habitants de Sant Pere, qui souffraient les exactions du "batlle" du comte et certainement des habitants d'Argelès, dont une partie résidait dans la montagne. La « frontière » entre les deux villages était la haute vallée du "còrrec" de la Ceriga, de l'actuel mas Tadeu au "Salt de la Regina". Ces limites ont fait l'objet d'un procès entre l’abbé de Saint Génis et le fisc royal à la fin du XVIe siècle .

LA « VILA VELLA D’ARGELERS ?»

Nous avons trouvé en 1990 des vestiges d'habitat au sommet d'un "puig" situé au-dessus du Mas d’En Senyarich et émis alors, dans la notice de découverte archéologique, l'hypothèse qu'il pourrait s'agir de la "Villa veteri" (ville ancienne) d'Argelès citée dans les textes. Des vestiges importants qui semblent dater de la même époque subsistent aussi au-dessus du « Salt de Regina », la « cascade de la Reine ». Ce nom désigne vraisemblablement la « Regina Coeli » la Reine du Ciel, c’est-à-dire, la Vierge Marie. De plus, quelques années plus tard, à l’occasion de la « déviation » du chemin des mas par le nouveau propriétaire du Mas d’Amont, l’archéologue Christian Donès a trouvé lui aussi sur l'autre versant de la vallée, d'importants vestiges qui viennent conforter la thèse selon laquelle on se trouve bien en présence de l'emplacement de la ville ancienne d' Argelès qui, comme Saint Pierre était constituée de plusieurs ensembles de bâtiments construits en pierres sèches, sauf sur la partie nord où on remarque l’existence d’un mur dont les pierres ont été liées au mortier. C'est de ces sites que les hommes d'armes du comte et les Argelésiens devaient lancer des raids destinés à piller les récoltes et les réserves des habitants de Saint Pierre. Par la suite, ces derniers ont déserté leur petit village et leurs mas et sont venus s'installer, comme la plupart de leurs voisins argelésiens proprement dits, dans la plaine fertile et bien irriguée où la terre est meuble et non truffée de cailloux et donne des récoltes généreuses.

De son côté, l'abbaye vendait à des particuliers des lambeaux de son territoire sur lequel Argelès affirmait de plus en plus son pouvoir. Au XVIIIe siècle, la ville de Collioure, dépouillée du territoire de Port-Vendres, émit la prétention de s’étendre du côté de l’alleu de Saint Pierre, plus connu sous le nom de Saint Laurent. Enfin, l'alleu de l'abbaye de Saint Génis a été morcelé et vendu comme bien national après la Révolution. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en 1980, le nom de Sant Pere dels Forquets avait été complètement effacé de la mémoire collective des Argelésiens et ne subsistait que dans celle de Michel Berdagué. Certains chercheurs avaient pourtant été intrigués par des anomalies dans de documents concernant Argelès. Ainsi Jean-Gabriel Gigot, qui fut directeur des archives départementales, a étudié le « Capbreu » (registre terrier qui recensait les biens et les personnes) d’Argelès établi en 1292 sous le règne du roi de Majorque Jaume II. Dans son étude publiée par la revue CERCA en 1959, il écrit : « La population semble occuper seulement la plaine , seule la vigne, pouvant, peut-être, couvrir les premières pentes. Une seconde explication de cette relative exiguïté du terroir d’Argelès en 1292 peut être fournie par la remarque suivante : peut-être ne doit-on voir dans l’ensemble du domaine mentionné dans le Capbreu que le seul domaine du roi de Majorque, soit une partie seulement du terroir local , dont le reste fut alors demeuré en alleu ou en tenures d’autre seigneurs , hors le domaine du propre roi . Il reste donc, pour un travail éventuel, à délimiter ces autres détenteurs de seigneuries (véritable travail de géographie historique) à l’intérieur du domaine d’Argelès et nous pensons déjà aux seigneuries ecclésiastiques de Saint-Génis des Fontaines nommément désignées dans notre capbreu) et de Valbonne, qui précisément se trouvent dans la région montagneuse intéressée par notre question ». M. Gigot « brûlait » mais il n’a pu poursuivre ses déductions jusqu’au bout, car il été abusé par le cadastre d’Argelès, qui place Saint-Pierre entre les Tuileries et Saint Julien et il n’avait pas eu la chance de rencontrer Michel Berdagué.

BROUILLER LES PISTES

Est-ce pour finir de brouiller les pistes que les Argelésiens ont placé sur leur cadastre Saint Pierre à côté de Saint Julien, alors que le nom complet du lieu-dit est "camí de Sant Pere" le Chemin de Saint Pierre, au tracé très ancien, qui se poursuivait derrière l'actuel cimetière et au-delà vers le Puig de Mireben. Cette colline elle-même, dont le nom signifie "Mira bé", c’est-à-dire "le lieu d'où l'on observe bien" a souvent été associée au vent, sous la forme "Miravent" (qui regarde le vent). Le socle de la tour qui subsiste à son sommet a aussi été interprété comme la base d'un moulin à vent. Pourtant, l'épaisseur du mur (plus de 1m) et la dureté du mortier utilisé, permettent d’émettre l’hypothèse qu’il peut s’agir d’une tour de guet que l’on peut associer au bâtiment médiéval situé en contrebas et datable du XIième siècle à cause de ses joints soulignés au fer. Le problème qui se pose est de savoir si cet ensemble est un château construit par l'abbaye de Saint Génis afin de protéger le chemin de Saint Pierre ou au contraire, un château du comte du Roussillon, destiné à contrôler les allées et venues vers Saint Pierre.

Dans ce cas, il pourrait s'agir du château de Benevent cité en 1143 dans l'acte de donation de Sainte Marie Madeleine de Veda à l'abbaye de Saint André de Sorède :"Qu'il soit connu de tous que nous, Gaufred, comte du Roussillon, seigneur de Requesens, de Montbran, de Benevent, de la Vall de Sant Martí et d'Ultrera et mon épouse du nom de Trencavela et notre fils Guinard...". Ce nom est aussi cité à quatre reprises dans le Capbreu sous la forme "Benavent". Pierre Ponsich a fait remarquer dans Catalunya romanica que le château fort qui se trouve à côté de l’église de Casenove à Ille-sur-Têt s’appelle aussi Benavent et était une possession comtale qui montait la garde en lisière du territoire roussillonnais. Mais ce ne serait pas la première homonymie relevée dans les textes.

L’histoire de Saint Pierre de la Cellera ou dels Forquets dont le nom même avait disparu des mémoires, reste donc à écrire à la lumière de recherches dans les archives et sur le terrain car elle permet d’éclairer la formation complexe du territoire actuel d’Argelès, qui est le plus varié et le plus riche en vestiges médiévaux du département.

NOTES :

(1) - Honneur a d’abord eu le sens de « bénéfice, office, charge » avant d’acquérir celui de « possession, fief ».

(2) - « Saint - Laurent du Mont, un alleu bénédictin sur le territoire d’Argelès. Editions Massana N° 52 – 1991.

(3) - Possession en toute propriété, franche de toute redevance.

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