De Cerbère au Pic Neulos et de la Tour Massana au Boulou. Histoire, Patrimoine monumental et Naturel. Vie quotidienne. Événements. Revues et Livres. Gastronomie et Vins de l'Albera.

vendredi 19 octobre 2018

Procès entre Argelès et Collioure


LE BOIS D’ARGELES CONVOITE AUX XVIIième et XVIIIième s.
Ou l’histoire de nombreux procès entre cette ville et Collioure.                        Andreu Capeille.
L’importance des bois d’essences diverses.
     Au XVIIième  siècle, la forêt qui dominait la plaine d’Argelès était convoitée par de nombreuses communautés. Il faut préciser que les habitants de cette ville étaient favorisés par les limites territoriales qui leur donnaient outre la pente boisée de chênes rouvres et verts, mais surtout dans le massif, la hêtraie des Colomates, derrière la tour Massana. La possession de ces bois était capitale à une époque où la construction urbaine, les chantiers navals, les forges catalanes grosses dévoreuses de forêts, l’élevage de moutons et chèvres, cochons, chevaux et bovins exigeaient énormément de bois mais aussi des pacages gras et abondants (1). Le massif de l’Albera offrait aussi un lieu où beaucoup de coteaux étaient pourvus de plantations de micocouliers dont le bois était utilisé comme manches d’outils, de chênes-lièges destinés à la fabrication de fermetures diverses et variées dans la conservation, sans compter les châtaigniers pour l’alimentation, la fabrication de piquets et de récipients divers pour les salaisons.
 
Deux villes antagonistes.
     La ville de Collioure, n’avait d’autre solution pour le bien-être de ses habitants, que d’empiéter chez son voisin argelésien, qui n’acceptait d’aucune façon cette manière de procéder ! Il y a lieu d’indiquer aussi que les querelles entre Argelès et Collioure étaient très fréquentes pour de multiples raisons et cela depuis quelques siècles.
     En 1699, s’ouvre entre les deux, un procès retentissant ayant pour ouverture un sujet très discuté des « possessions territoriales et limites des deux communes ». Ce dossier prend corps le 23 juin de la même année, avec une plainte des Consuls de Collioure qui n’acceptent pas les conditions de pacages et de fermage, imposés par leurs homologues d’Argelès ; ils rappellent les privilèges accordés par Pere d’Aragó en 1207, et ceux de Jaume II en 1293, quant à l’attribution de la forêt domaniale dite de la Massana. Dès lors s’en suivent de nombreux différents entre ces deux villes. (L’étude qui suit concerne la période après le traité des Pyrénées en 1659).
      Cette supplique est adressée « A nos Senyors des Consell Sobrera de Rosselló Comissaris del Real Domene » (2) ; puis très souvent les deux villes se renverront les fautes et les volumineux dossiers d’instruction. Le chemin parcouru était toujours le même, la correspondance était en général adressée à Monseigneur de Ponte, Comte d’Albaret, conseiller du Roi, en son Consul d’Estat, premier Président au Conseil Souverain du Roussillon et Intendant de justice, police, finances et fortifications.
D’Otega Closell, suppliant de Collioure, syndic de cette ville, est le principal requérant signataire des plaintes relatives à l’interdiction de faire du bois dans les forêts très boisées d’Argelès ; il suffisait qu’un simple habitant de cette dernière voit quelqu’un d’un autre village ramasser des fagots, ou des branchages importants, pour qu’il se plaigne aussitôt aux syndics, qui à l’instant intentaient un procès.
Une fois le dossier transmis, on adressait aux syndics des deux villes une copie ou extrait des registres de la cour de la Viguerie de Roussillon et Vallespir afin d’être informés de leurs plaintes respectives.
Documents munis des cachets de cire. Les cachets encore existants sont particulièrement détériorés. Ceux-ci sont les mieux conservés.
Des différents qui se déroulèrent de 1699 à 1705.
     Le premier jugement porté devant le Conseil Souverain du Roussillon fut renvoyé fin septembre 1699 ; et, le 2 octobre de la même année, le juge, par manque de précisions, décide de renvoyer les deux plaideurs dos à dos, avec restitution des amendes et des saisies effectuées.
Mais il n’était pas question de s’arrêter sur une décision nulle. Argelès prend le flambeau de la contestation en invoquant les limites sans cesse violées de son domaine. C’est l’Université ou communauté des prêtres, qui exige une démarcation sûre, en faisant valoir divers privilèges royaux, notamment sur les vallées de Vall Bona (Valbonne).
Dans une lettre au Viguier du Roussillon en mai 1700, Argelès compare Perpignan et Collioure ; disant que si Perpignan est une « place beaucoup plus considérable que Collioure, les habitants n’ont pas des prétentions aussi extravagantes que les colliourencs ». Cette lettre était signée Balanda. Nul doute que ces réflexions n’avaient été guère appréciées par les habitants du petit port !

Juges et experts campent sous la tour Massana…
     A nouveau devant le tribunal, le juge se réserve le droit d’avoir de plus amples éclaircissements pour se prononcer ; ceci le 16 juillet 1700, et, le 10 novembre, le Conseil Supérieur du Roussillon décide d’attendre que le temps soit plus clément pour permettre à Monsieur Trillach, conseiller et expert des Domaines du Roi, de se rendre en personne et sur place avec plans à l’appui, pour vérifier les dires de chacun et écouter les doléances ; cet expert s’était installé non loin de la Place d’Armes (3), et pour qu’il n’y ait pas de dispute les parties plaignantes campaient sur leur territoire, de part et d’autre de la tente du juge..
     L’expertise n’a certainement rien donné, car pendant quatre ans les allées et venues des dossiers continuèrent. Ce n’est qu’en 1704, que de nouveaux experts sont nommés ; il s’agit de Jean Cazals pour représenter Collioure, et Abdon Vernede pour Argelès : tous deux notaires Royaux de la ville de Perpignan, se donnent rendez-vous sous la tour Perabona ou de la Massana, jusqu’à l’endroit appelé Castell Serradillo.
     Argelès, dans une de ses dépositions, fait arriver sa limite au Roc Negre, terminal de sa devèse ; bien entendu, son opposant soutient une version contraire. Nos deux experts certifièrent avoir mesuré avec le plus d’impartialité possible les données de chacun avant de d’envoyer leurs rapports au Conseil Souverain du Roussillon qui une fois encore ne prononce pas de sentence, mais il n’oublie quand même pas d’adresser les frais de procédure et d’enquête qui se montent « …pour onze journées de travail qu’ils ont vacqué à faire le dit rapport » à six livres par journée de chacun des experts !
     Le 28 juin 1704, le C.S. du Roussillon n’est pas satisfait, il demande à son tour, que de nouveaux experts étudient les diverses thèses avancées.
Ceux-ci, partirent de Perpignan le 27 juillet 1704. Sur le chemin de la forêt, ils couchèrent à Nostra Senyora de la Pave avant d’emprunter le sentier dominé par Montbram ; avec eux d’autres témoins, huissiers et procureurs, établirent leur camp de base à la « fageda de la Massana » (4) au lieu-dit « la font del llamp » (5), là ils vérifièrent le bien-fondé des syndics d’Argelès contre ceux de Collioure.

…mais rien de positif n’en sort.
     Le greffe du tribunal enregistre les diverses minutes, vu que cette enquête est fort volumineuse et l’adresse au C.S. du Roussillon le 21 octobre 1704. Pendant les longues séances l’interrogatoire portera sur une centaine d’articles très divers.  Reçu daté du 24 novembre 1700, délivré à Michel Sorbes, procureur de la communauté d’Argelès, au sujet du procès entre Argelès et Collioure.
On relève que : « le Batlle (maire) d’Argelès et son fils, étant à la chasse, avaient laissé paître leurs chevaux sur le domaine de Collioure – que le territoire de Collioure était si petit, le bétail des hauts de la ville paissait sur les pentes d’Argelès… qu’il ne pouvait, s’il n’allait disparaître, paître en quelque autre terroir – qu’en 1698 et 1699, et du temps de la guerre, ceux d’Argelès et de Collioure se retrouvaient pour couper du bois, pour eux et pour le Roi, sans que jamais il y ait eu disputes »
Enfin, il est reconnu que le batlle d’Argelès exerce sa juridiction dans n’importe quel lieu de son territoire et qu’il est à même d’interdire les violations de son domaine.
     Pendant la durée de l’instruction de l’affaire, le batlle de Tatzó d’Avall, déposa en faveur de Collioure, lui aussi s’était vu interdire les pacages de la Massana ; il était originaire de Banyuls et se nommait Jean Aloi. A la suite de cette recherche de la vérité, les juges déduisent que le « terminal »(6) de la Massana était très élastique suivant que l’on soit de l’une ou de l’autre des deux villes, que le droit de pacage ou de ramassage du bois est un avantage ancestral pour Collioure et normal pour Argelès, que le chemin le plus fréquenté passe par Vallbona pour Collioure, et part la Vall de Sant Martí pour Argelès (Gorges de Lavail). Voilà qui laisse les uns et les autres plus que perplexes !

Quelles limites territoriales…? Vont-elles être adoptées ?
     Le syndic d’Argelès, voyant cela, voulut définir une bonne fois pour toutes ses limites, il adresse à Collioure et au C.S. du Roussillon une lettre rappelant les frontières exactes et déclarant qu’il n’accepterait dorénavant aucune contestation, quitte à rendre justice lui-même.
Voici les termes de ces décisions : « Partant de la tour Massana suivie d’une colline appelée Serra-Serra ou Place d’Armes tirant vers Puig Rodó, Sallfora et Castell Serradillo, lesquels endroits en font la confrontation du côté d’orient, de là triant une autre colline qui fait l’eau versant de la montagne de Freixa où sont les colls dits del Pal, de Freixa ou coll Terra, et celui de la Carbassera auquel dernier se trouve le « Bassan de Beusitges », les dits endroits faisant la confrontation du côté du Midi et de Ponentada (couchant) ; et de là tirant une autre colline qui est entre le dit Terminal de la Massana, et la montagne de Sant Martí de Montbram laquelle dite montagne en fait la confrontation du côté du Septentrion »

Fin des procès ?
Cette partie de terroir de la forêt des « Colomates » (7) aurait été inféodée à l’Université d’Argelès par Don Pere de Perapertusa, Vicomte de Joch, par acte retenu en l’étude de Miquel Palau, notaire de Perpignan. Malgré cela, les procès n’en durèrent pas moins jusqu’en 1705, sans qu’une décision royale notifie les limites exactes ou des droits reconnus.
     Il semblerait qu’à la longue, les deux villes antagonistes se soient essoufflées après six ans de luttes administratives ; toutefois en 1724 puis en 1767, Collioure s’essaye à engager de nouvelles procédures sans qu’aucune suite ne soit donnée.
Notes
(1). Le résumé de ces procès est extrait d’une forte liasse de lettres reliées, par ordre chronologique, avec encarté à l’intérieur, sur papier parchemin, les délibérations du Conseil Souverain du Roussillon. Archives municipales d’Argelès.
(2). « A MM. Les membres du Conseil Souverain du Roussillon, commissaires des Domaines Royaux ».
(3). Lieu-dit situé aux abords immédiats de la tour Massana.
(4). Fageda : forêt de hêtres. Actuellement une bonne partie de cette dernière est à la disposition du laboratoire Arago de Banyuls de la Marenda. C'est une des premières réserves créées en France, avant la loi de juillet 1976, sur la protection de la nature, et sur un site dont l'exploitation forestière a été abandonnée avant 1900.
(5). Font del llamp : en français fontaine de l’éclair ou de la foudre.
(6). Terminal : limite extrême d’un territoire.
(7). Colomates : la forêt de hêtres de la Massana est appelée « colomates » : littéralement lieu peuplé de pigeons ?
Le texte est tiré de l’ouvrage aujourd’hui épuisé d’Andreu Capeille : Regard sur un village… Argelès dans l’histoire du Roussillon des origines à 1900. Editions Massana 1979. 230 pages.

jeudi 18 octobre 2018

Capbreu d'Argelers de 1292

LE CAPBREU D’ARGELES 1292.
Ville où le seigneur était « rei de Mallorca »   Andreu Capeille.
     En marge de l’exposition qui se déroule à la « Casa de l’Albera », voici un texte (extrait de Massana n°37 du 4ième trimestre 1979) sur un document rarissime appelé Capbreu, que vous pouvez voir et qui donne des indications  très importantes sur les noms de lieux et des noms de famille qui subsistent pour certains d’entre-eux, encore 724 ans après !
-          Qu’est-ce qu’un Capbreu ou Capbreus ? Les Capbreus sont des documents cadastraux du Moyen-âge ; ils forment les plus anciens documents de recensement que le Roussillon connaisse. Les villes citées ci-après : Collioure, Argelès, Estagel, Millas, Tautavel, Claira et Saint-Laurent-de-la-Salanque, en possedent un. Celui d’Argelès a été commandé par le roi Jaume II de Mallorca en 1292/93.

Le Capbreu terrier d’Argelès.
     Au début du XIIIième siècle, la terre est redistribuée ; la communauté des prêtes et les moines ne sont plus les uniques possesseurs. On donne une reconnaissance de droit à la propriété, au chef de famille, pour les terres sises dans le territoire, dans des textes appelés « Capbreus ». Si on juge au nombre des déclarants à cette propriété, le nombre de ménages, on peut, sans trop  s’écarter de la vérité, dire qu’Argelès comptait en 1292/1293 environ 286 ménages.
     Le Capbreu de la ville d’Argelès est une véritable œuvre d’art, en voici sa description réalisée par Marcel Durliat (1) : Prestation du serment d’Amat Roquera d’Argelès ; le notaire est occupé à tailler son calamus, (mot latin, à l'origine du mot calame, qui désigne un roseau pour écrire), et tient sur ses genoux uns feuille où il a déjà écrit le mot Amatus. Sur le livre du procureur royal, le nom des Evangélistes.
     La scène décrite au-dessus est peinte en frontispice d’une série de 36 feuilles, toutes de velin ou de parchemin fin et blanchi, écrites sur les deux faces. Il renferme 283 déclarations dont chacune commence par « Noverint universi… » (Que tout le monde sache), formule normale de déclarations registrées. La date de ces 283 actes du Capbreu, varie entre le 12 et le 14 des kalendes d’avril 1292, soit le 18 au 20 avril (2)  
La lecture des différents articles nous donne une idée des noms de lieux et des noms de personnes ; ces lieux-dits sont très rarement mentionnés en latin, la plupart du temps leur nom est en catalan, quoique à certains moments, l’on trouve quelques résonnances françaises ; ceci provient du scribe qui avait la connaissance de la langue, française.

Description des enluminures, caractéristique du XIIIième siècle.
     Sur le plan économique, on peut noter que la densité d’occupation de la terre, la densité d’implantation culturale et d’implantation humaine, est relativement élevée. Il est aussi fait mention des divers impôts et droits relatifs à ces possessions.
Mais ce qui est très intéressant de connaître dans cette transcription, c’est la teneur des récoltes du sol ; nous apprenons que la vigne couvrait le pied de l’Albera, les jardins potagers étaient nombreux, l’orge et le millet poussaient, ainsi que les plantations d’oliviers.
     Sur le plan humain, la liste des habitants d’Argelès ne saurait être exhaustive, du total de 450 tenanciers de la terre, certains de même nom, et tous, d’âge adulte et de sexe masculin ; de cette constatation, avancer le chiffre de 1000 personnes n’est guère aventureux ; si on ajoute un nombre d’enfants sensiblement égal à celui des adultes des deux sexes, nous obtenons pour le territoire d’Argelès en 1292, une population totale supposée d’environ 2000 âmes, ce nombre, pour important qu’il puisse paraître dans l’ignorance de la population médiévale, semble plus ou moins correct !
     La rédaction de ce Capbreu a vu le jour grâce à la paix qui régnait sur notre pays depuis fort longtemps.
     Le compartiment de gauche a un fond rose avec un quadrillage et des diagonales mauves, encadrement bleu ; celui du centre, un fond bleu avec un quadrillage et diagonale bleu clair et rose, encadrement rose ; celui de droite est identique au premier.
     Le roi porte un manteau mauve orné de points blancs, sur une robe de même couleur. Le décor d’architecture est jaune, le premier témoin a une robe orange, le second d’une tunique rose et un manteau vert, le scribe un manteau mauve, le procureur un manteau noir avec une croix rouge et une tunique mauve ; le siège est bleu avec un coussin rouge.

La vie devient alors une communauté organisée.
     C’est alors l’époque de la communauté organisée : de nombreuses chartes autorisent la construction de remparts. Ainsi Argelers, Tatzó d’Avall, se garantissent du danger extérieur. Le beffroi communal étant inconnu, c’est le clocher qui tenait ce rôle. Les portes des fortifications sont gardées par des hommes portiers et fermées dans les temps troublés.
     L’église Nostra Senyora dels Prats d’Argelers comme celle d’autres villes tenait, le plus ordinairement, lieu de réduit central, d’où le nombre des églises fortifiées (ecclesiae incastellat), ces églises, étaient construites de façon à résister à tout type d’attaque : les murs étaient très massifs, les voutes lourdes et épaisses en étaient une bonne garantie. L’ordre de fortifier Tatzó d’Avall date du 13 septembre 1299, où on y établit des bretèches, des mâchicoulis au-dessus des portes. (3)
Les défenseurs se tenaient au-dessus du toit, abrités par la surélévation des murs latéraux de l’église, dans leur partie supérieure étaient pratiqués créneaux et archères.
Déjà 100 ans plus tôt, en février 1198, Pere rei d’Aragó, autorise Bernat de Banyuls à construire un dispositif de défense dans l’église Sant Julià d’Argelers, qui appartient au dit Bernat, à condition que l’édifice soit mis à la première demande à la disposition du roi ; (Miquel Rossell : Liber feudorum major, II-283). De cette église, il ne reste plus que le lieu-dit de son nom.
     Dans Argelès, la construction du clocher précéda celle de l’église où, par une requête des consuls du procureur royal, il est demandé d’affecter à la fabrique, les revenus de la boulangerie de leur ville, ceci, le 7 mai 1341. La fabrique en question était installée au bas du clocher dans la salle du rez-de-chaussée. En outre les habitants n’avaient pas le droit de cuire le pain en dehors du four communal qui s’appelait « la casa de la hobra », c’est-à-dire la maison de la fabrique (4).
La participation à la vie de la cité.
Elle se retrouvait dans les impôts : alors, ces sommes payées, représentant la tâche d’une année allaient grossir les caisses des notables de la ville (5). Il existait une coutume bizarre, d’après laquelle le seigneur d’Argelès avait droit aux langues de bœufs et vaches qui mouraient de maladie ou qui étaient tuées (6).
     A la fin de ce XIIIième siècle, les argelésiens voyaient se construire sur le massif de l’Albera la célèbre « Tour Massana ». D’après Pierre Vidal, la tour Massana avait passé pour être construite par les Maures, qui, disait-on, s’en servait de tout à signaux. Il affirme qu’il en est rien, et que cette tour ne vit s’élever ses murs que sous le règne de Jaume de Mallorca vers 1280. De ce point haut, on voit cinq ans plus tard passer Philippe le Hardi qui se rendait en Espagne après un séjour au château de La Roca (Laroque) pour visiter son allié Jaume de Mallorca ; Philippe III le Hardi était à la tête des croisés poursuivant le roi d’Aragó qui s’était réfugié en Catalogne.
     Ce n’est qu’en 1298, que la ville d’Argelès entre dans la grande histoire du Roussillon ; mais tout d’abord, un privilège lui fut accordé pour ses jours de foire, par le roi Jaume de Mallorca (7), Comte de Roussillon et de Sardaigne, seigneur de Montpellier, munie du sceau du même roi, sur lin blanc et rouge, dont la teneur s’en suit :
     « Sache tout le monde que nous, Jaume, par la grâce de Dieu roi de Mallorca, Comte de Roussillon et de Sardaigne, seigneur de Montpellier, par délibération prise sur les choses ci-après, d’autorité de notre tuteur, et conseil pour l’utilité de la province et de nos vassaux, acquiesçant à l’humble supplication des Consuls et de l’Université du Château d’Argelès qui nous ont produit un privilège très ancien de nos prédécesseurs avec lequel ils sont autorisés de tenir un marché et foire au dit Château d’Argelès.
     Par les présents, autorisé de l’illustre Felip de Mallorca, notre oncle et tuteur, donnons et accordons aux Consuls et Université du Château d’Argelès, un marché public tenable et faisable en ce lieu à perpétuité un jour de chaque semaine ce avoir : Le jour du mardi, donnons et accordons aux mêmes Consuls et à l’Université dudit lieu d’Argelès, faire foire d’huit jours pleins et consécutifs à commencer le premier du mois d’août, à perpétuité et incommutable avec toutes les franchises immunités et exemptions ci-après exprimées et annexées premièrement ».
     La place du marché, était sur le devant de l’entrée du Château Amorós, actuellement place Rebally, et proche de la « Casa de l’Albera » ; à cette époque, la marché ou foire était un mélange hétéroclite de population. Les marchands de bestiaux côtoyaient tout aussi bien, les vendeurs de tissus, surtout de draps, les fabricants de cordages et de métaux (8) ; le tout devant des docteurs, barbiers, arracheurs de dents et charlatans notoires comme sur toutes les places publiques de ce temps-là (9).

(1)     Archives départementales des P.O, Marcel Durliat, la description des ce Capbreu est tirée de l’ouvrage « Arts anciens du Roussillon ».
(2)     J. G. Gigot, Revue CERCA n°3, Pâques 1959, pages 32 à 63.
(3)     Brutails « Population rurale des P.O, au Moyen-Âge »
(4)     Archives départementales des P.O,  B. 217. Défense de vendre dans la ville d’Argelès du pain cuit ailleurs qu’au four banal, tenu par le « fermier » responsable.
(5)     Archives départementales des P.O, série B 153, B 30, B 94, B 153 et B 154.
(6)     Alart « Notice historique »
(7)     Andreu Capeille, Massana tome II, page 193.
(8)     Argelès était connu par ses voisins et  cela grâce aux artisans cordiers et tisseurs de draps.
(9)     Andreu Capeille – Regard sur un village…Argelès dans l’Histoire du Roussillon des Origines à 1900. Massana numéro 37. Argelès 1979. 230 pages. Dans cet ouvrage ont peut consulter les différent tableaux concernant les noms des familles et des lieux dits de ce temps. Pages 36 à 40.