Dans une pièce reculée de l'ermitage de
Notre Dame du Château, dissimulée dans la pénombre de la sacristie, une
minuscule pierre en marbre attire le regard des visiteurs. Fontaine, lavabo,
vasque, lave-mains, simple point d’eau ? Il est vrai qu’au premier
abord on
ne sait pas trop comment la nommer !

Délaissée
depuis fort longtemps, ces deux éléments en pierre ont éveillé la curiosité des
participants lors d’une opération de recollement(1).
A vouloir répertorier ainsi les objets religieux de nos églises, on retrouve
parfois des trésors oubliés ! Tel serait peut-être le cas pour cette
fontaine pouvant se révéler importante au regard de son histoire ?
En l’absence de traces de dates ou de
signatures quelconques, ses origines demeurent difficile a identifier. Essayons néanmoins
de partager ensemble quelques pistes de réflexion permettant d’apporter des informations précieuses à son histoire
Une piscine liturgique
Il convient d'abord de se poser la
question : pour quelle raison un tel objet est placé à cet endroit ? A
vrai dire sa présence dans une sacristie n'a rien de fortuit puisqu'il s'agit
par définition d'un lieu sacré où l'on « prépare », selon une
signification spirituelle, les objets du culte (calices, ciboires, patènes…
entre autres) pour célébrer la messe. Ce peut être aussi, le cas échéant, un
bassin dans lequel le prêtre se « lave les mains (2) »,
suivant un acte rituel de purification par l’eau (3) Tout laisse donc supposer que cette fontaine, de par son emplacement et son
usage présumé, était un point d'eau nécessaire aux offices religieux (4)
La
nature de la pierre, facilement reconnaissable par
ses légères veines gris bleu, provient probablement de la carrière de
marbre de Céret.
Bien que sa fonction liturgique ne
fasse aucun doute, cet ouvrage soulève néanmoins d’autres questions. Sur la technique
de fabrication en premier lieu, il
n’y a pas de poinçon, de marque d’atelier ou d’autres repères permettant de
connaître son auteur. Le style semble simple et classique. Les éléments de
relief sculptés sur la fontaine, quoique abimés et inprécis, font ressortir une
tête et un animal. Ce
peut être tout aussi bien le témoignage d’un simple tailleur de pierre que
celui d’un artiste chevronné.

Une datation toute relative
En dépit de l’abscence de toutes références, essayons cependant de
formuler quelques hypothèses sur les commanditaires ou donateurs, et
incidemment tentons d’évaluer sa datation.
Il
est possible que cette fontaine ait été offerte par le seigneur de Sorède,
Comte de Foix et de Bearn, de son vrai nom, Fransisco-Joan-Ignacia-Bonaventura
de Foix-Bearn y Descamps (ou de sa dame dona
Joana de Foix y de Vilaplana), afin
d’honorer la construction de l'ermitage.
La chapelle attitrée de ce seigneur, Nostra Senyora d’Ultrera, ayant été
détruite (5) en 1675,
il ne restait plus qu’au Senyor et à la Senyora de Sureda d’en faire édifier
une nouvelle. Ce qui fut réalisé peu de temps après, plus exactement en 1681 (6), non loin
de l’ancien sanctuaire sur le territoire de Sureda,
avec le soutien des Sorédiens. Et
c’est, semble-t-il, à cette occasion que cette fontaine aurait pu être offerte.
Un ex-voto, en quelques sortes qui aurait, selon l’Abbé P. Noguès (7)
« réparer le mal fait par un parent de la famille ayant voulu la ruine du
sanctuaire d’UltrèreSIC ». A la suite de cette reconstruction
la femme du seigneur dona Joana de Foix y
de Vilaplana obtint la restitution des cloches (8)
de l’ancienne chapelle afin de les placer dans le nouveau clocher.

D’autres
mécènes auraient pu participer à cette construction et marquer leur attachement
à cette chapelle en faisant don de cette fontaine.
On peut citer pèle mêle le
concours du chanoine de Vilaplana,
mais aussi celui des fabriciens, des ecclésiastiques d'autres paroisses, des
membres de la confrérie de « Nostra
Senyora del Castell (9) », etc…
Si ces quelques faits plaident en faveur
d’une période donnée, cette fontaine aurait très bien pu appartenir à
l’ancienne chapelle de Nostra Senyora
d’Ultrera, et dans ce cas sa date de création ne serait qu’aléatoire. Il
n’est pas impossible aussi que ces deux objets aient été fabriqués à des
époques différentes, compte tenu du style de leurs ornements : d’un côté
une cuvette simple sans fioritures, et de l’autre une fontaine de facture plus
raffinée avec un décor floral de type baroque.
Une curieuse iconographie
Un élément iconographique attire l’attention
par sa singularité : un animal représentant un sanglier vu de profil.
S’agit-il un ornement liturgique, de la
marque d’un tâcheron ou d’un blason ? Dans ce dernier cas,
l’identification des armoiries pourrait aider à identifier le commanditaire ou
le donateur de cette fontaine. Mais à défaut de toute information nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses :
Les
armoiries de la famille de Foix et de Bearn sont à exclure car elles ne
correspondent pas à la figure héraldique (la vache) utilisée par la famille de
Bearn. Les trois barres sur champ jaune viennent des comtes de Foix. Le
sanglier qui se rapproche davantage de cette représentation symbolise en science
héraldique un guerrier intrépide et invulnérable (10).
En toute logique, cet écu arborant ce cochon sauvage pourrait être celle des
armes de François de Vilaplana, le
chanoine à l’initiative de la construction de la chapelle ou l’œuvre d’un
artisan (un architecte ?) et sa marque de fabrique. Nous ne pouvons pas
exclure non plus une représentation, certes plus incertaine mais tout aussi
plausible, des attributs d’un saint celtique dédiés à cette fontaine, ou un
ex-voto ayant un rapport avec la chasse… Autant de mythes et de symboles
auxquels il pourrait se rattacher !
Enfin
dernière hypothèse, la plus improbable, que nous ne pouvons pas éliminer, celle
d’un objet culte sans fonction précise, offert en vue d’embellir cette
chapelle.
L’histoire de cette fontaine ne s’arrêtera
pas en 1681, elle se poursuivra encore longtemps dans l'histoire de notre
village. Elle connaîtra bien des aléas, entre autre pendant la Révolution qui
verra le pillage d’une partie du mobilier de ses trois églises, puis en 1905 où
certains objets seront soustraits de l’inventaire. Par chance, cette fontaine
échappera à toutes ces péripéties.
Cette riche histoire autour de cette
heureuse découverte mériterait probablement plus d’explications. Encore
faudrait-il se plonger plus amplement dans les archives paroissiales ou
s’attacher l’expertise d’un spécialiste en art religieux.
Retenons
seulement à son sujet, que se sont parfois de simples objets qui offrent
souvent le plus d’intérêt. Leur apparence semble si anodine que l’on n'y prête
pas toujours attention. Et pourtant, en y regardant de plus près, pour qui sait
les voir à travers le prisme de l’histoire, on s’aperçoit que chacun d'entre
eux possède sa propre histoire et une valeur immatérielle qui n’a pas toujours
livré tous ses secrets.
Photos : Vasque en marbre faisant office de bénitier. - La fontaine
très énigmatique ? - Blason de la fontaine. Exvotos de remerciement couvrent quelques espaces de la
chapelle.
[1]
Récolement quinquennal des objets classés et inscrits (article L-622-8 livre V
du code du patrimoine). Opération qui consiste à vérifier les objets et le mobilier en vue de leur
protection et de leur conservation
[2] Règles établies au concile de trente
en 1545. La pierre comporte une date : 1683.
[3] Aujourd'hui encore, l'eau
souillée doit être éliminée dans la
terre suivant les recommandations de l'épiscopat
[4] Etait-elle alimentée par une source
ou par un approvisionnement sous la forme d’une citerne ? La question reste
entière étant donné l’absence d’autres informations
[5]
Sur ordre des commandants Le Bret
et Schonberg et de Joana de Vilaplana, afin d’annuler la juridiction qui pesait
sur ce château par l’archidiacre du Vallespir
[6] L’inauguration a lieu le 7 septembre
1681 avec remise de la statue de la Vierge, laquelle avait été temporairement
mise à l’abri dans le village
[7] Auteur
du livre « Histoire de N.D. du Château »
[8] Moyennant la somme de 20 dobles au
près des officiers de l’artillerie. La grande cloche porte le millésime de 1621
[9] Créée en
1682 ref : ADPO C1886
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