MASSANA

ANNALS DE L'ALBERA ARGELERS DE LA MARENDA - ANNALES DE L'ALBERA ARGELES-SUR-MER

mercredi 14 octobre 2009

Pêche d'antan à Collioure

La pêche à Collioure de mon enfance. Armand Aloujes
Lorsque j’ai annoncé que je voulais devenir pêcheur, ma mère a levé les bras au ciel « jamais de la vie, cela suffit avec ton père ; c’est un métier de misère et en plus un dur métier ». Mais comment pourrait-on faire autrement ? Je suis né entre les deux guerres, dans un milieu de pêcheurs, où, toute l’année ça sent la sardine à plein nez. Toute mon enfance s’est déroulée sur la plage au milieu des barques (llaguts), des filets (xarxes) et autres accessoires utiles à la pêche. Je ne pouvais pas concevoir une activité autre que celle-là.
Comment pouvoir résister à cette attirance de la mer, telle une sirène qui vous prend dans ses filets. Quelle joie, lorsque mon oncle Bonaventure Ferrer « dit, en Farró », m’amenait avec son canot pêcher les poissons de roches. Je ramais et conduisais l’embarcation au lieu choisi. Mon instituteur me surnommait « le rameur ». C’était des instants merveilleux. Ah ! Si je pouvais assouvir mon désir, ne serait-ce qu’une fois d’aller pêcher sur la barque de mon père ! Ces barques, d’une longueur d’environ huit mètres, possédaient un équipage de six ou sept hommes. Le pont n’offrait guère de place pour travailler normalement. Surface bombée, glissante, encombrée de cordages et de filets. Sous le pont, trois ou quatre hommes pouvaient à peine s’y tenir en cas de mauvais temps. Beaucoup préféraient rester sur le pont, malgré la houle. Il fallait veiller toute la nuit, souvent pour pas grand-chose. A l’époque, la pêche à la sardine (sardina, sarda) se pratiquait avec des filets spéciaux appelés, (sardinals) et pour l’anchois (anxoveres). Ces filets, ayant séché sur la plage toute la journée, étaient récupérés et chargés sur les barques, d’une façon telle, qu’ils puissent être réutilisés facilement pour la mise en eau. Le patron évaluait la profondeur « en brasses » où le poisson devait se trouver et réglait ainsi les bouées (boies). Les sardines venaient se prendre dans les mailles. Il fallait ensuite les décrocher (desempescar), ce qui demandait une certaine dextérité et un certain temps. Le poisson pris à l’aube (alba), était plus joli que celui de la veille au soir.
Retour de pêche.
Les barques pouvaient porter jusqu’à cinquante quintaux. Pour les pêcheurs, le quintal valait cinquante kilos au lieu de cent. Les poissons étaient vendus aux enchères descendantes (aixau) sur la plage même. Il en était ainsi pour toutes les barques. Cela créait une activité sur le port : pêcheurs, acheteurs, revendeurs, transporteurs, curieux, dont je fais partie. Ça criait, ça hurlait, parfois ça riait, ça se disputait ; en fait c’était la vraie vie du village de pêcheurs, celle de tous les jours. L’après midi, le calme revenait.
Pour les hommes, c’était l’heure de la sieste ; repos bien mérité. Vers le tard, la plage s’animait à nouveau. Sur le «Voramar » (bord de mer), les sujets de conversations ne manquaient pas. La pêche était le centre d’intérêts. J’entends encore Louis Montagès « dit : en Pupota », membre des Prudhommes, se « disputer » avec Joseph Payret « dit : el Piro » pour une banale histoire de filets. Antoine Roquefort « dit : la Roche » se moquant de son voisin de pêche, qui n’attrape jamais rien…D’autres ne se parlaient pas, ils étaient fâchés sans savoir pourquoi, depuis des générations. Tout cela en attendant l’heure du départ en mer. Ces hommes travaillaient dur. Leur tache les accaparait et chaque nuit, il fallait recommencer.
C’était des hommes rudes de caractères complexes, gais, expansifs, fins d’esprits et serviables, aimant malgré tout leur métier, sans oublier cet attachement viscéral à leur village, à leur clocher et fiers d’être Colliourenc.
L’anchois se pêchait vers la fin de l’été, mais la sardine presque toute l’année ; ce merveilleux poisson, de nos jours dédaigné, faisait vivre le village. Je dis bien le village, car d’autres activités dépendaient directement de la pêche : les grossistes qui expédiaient dans toute la France, les petits détaillants - telle ma grand-mère « dite : Marie-Bonique » - qui revendaient leurs achats dans les communes environnantes, les charpentiers de marines, tel mon grand-père Jean « dit : en Janet », les magasins de salaisons qui, avant la dernière guerre étaient une quinzaine !
Les femmes, souvent épouses de pêcheurs, pratiquaient la salaison. D’autres ravaudaient les filets. Bref les femmes avaient de quoi s’occuper. Quand à la cuisine les hommes étaient là pour ça. Le menu ne changeait guère : sardines à toutes les sauces, parfois maquereaux (verats). Les rares ragouts faits la veille, étaient, au four du boulanger, confiés. En hiver, certaines emportaient sur leur lieu de travail une chaufferette (maridet) remplie de braises (caliu). Les ateliers n’étaient pas climatisés ! Du point de vue hygiène et confort, Collioure (Cotlliure) vivait, avant la dernière guerre un peu comme au moyen-âge.
Vues par les peintres et les poètes, ces barques aux couleurs chatoyantes, avec leurs voiles blanches au vent déployées, offraient un spectacle magnifique dans ce site exceptionnel qu’est Collioure. C’était la vitrine magique, d’un spectaculaire tableau.
Mais derrière tout cela, il y avait des hommes, qui, malgré leur situation précaire, luttaient tous les jours contre vents et marées, pour vivre ou survivre du produit de leur pêche ! Que de fois, n’ai-je pas entendu mon père, en arrivant à la maison, dire, d’un ton pathétique : (avui sem fet marso) aujourd’hui nous n’avons rien pris !... Et pourtant la vie continuait. Pour améliorer le revenu nous avions, comme beaucoup d’autres, quelques ares de vignes, dans une cour près de la maison, nous élevions poules et lapins. Cela m’obligeait d’aller ramasser l’herbe pour les lapins tous les jeudis après les devoirs. Ce qui ne me plaisait guère ; je préférais aller taquiner les gobies (gobi), dans les rochers de Saint-Vincent ou de la Moulade, avec mes copains, André, Louis, Georges, tous comme moi, fils de pêcheurs.
Aujourd’hui, l’activité du port, se limite aux promenades en mer. En été, quelques plaisanciers occupent le petit port, construit au pied du château-royal. De beaux voiliers ou yachts encrés dans la rade servant de décor. Le vieux Collioure, celui que nous avons connu, n’existe plus, il appartint désormais au passé, vraiment dommage !
Photos © A. Capeille : Au pied du château et devant le clocher, ces barques maintenant au repos, sont les témoins de l’activité d’autrefois dans un port remodelé.