Qui était Raoul Landucci?
Ayant fui
le régime de Mussolini, son père choisit la France comme terre d'accueil, en
1930. C’est en ces lieux et précisément à Sorède que Reus, comme bon
nombre des membres de sa famille, a grandi. Très tôt, il effectue une
multitude de travaux très rudes pour gagner sa vie, depuis le métier de
charbonnier qu’il assure dans des conditions de travail très difficiles,
jusqu’à celui de moulinier tout aussi pénible. Dans les années 60, avec la
disparition de ces professions, il exercera tout aussi vaillamment celui de
maçon.
Aujourd’hui,
à 90 ans révolus, Reus profite avec son épouse Rosette d'une retraite
bien méritée ! Si vous le croisez un jour, écoutez-le s’exprimer avec son
accent « chantonnant » ; un mélange d’intonations Italiennes,
Françaises et Catalanes qui le caractérise. Il vous passionnera en vous faisant
revivre une époque révolue, riche en anecdotes de toutes sortes.
Cet homme
dont la singularité a été d'endurer courageusement les tâches les plus pénibles
est un exemple pour nous Sorédiens. Son expérience humaine et ses savoir-faire
permettront, je l'espère, de ne pas laisser tomber dans l'oubli ces divers
aspects de la vie économique de notre village. Comme tant d'autres Sorédiens,
leurs activités et leur personnalité, ont marqué à jamais son histoire.
L’oli dans les années 50.
Ecoutons donc leurs dires et laissons-nous
transporter le temps de cet article, pour que la meule de ce moulin se remette
à tourner et à ruisseler d’huile, comme cela se produisait il n'y a pas si
longtemps encore. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, dressons un
rapide tour d’horizon de cette exploitation sur notre territoire.
A l’exemple de leurs voisins Méditerranéens,
les Sorédiens se sont consacrés durant des siècles à la culture de l’olivier2.
Elle leur fournissait l’huile indispensable aux besoins domestiques. Non
seulement nécessaire pour la cuisine et la conservation des aliments, elle
était également employée pour l’éclairage, le graissage des rouages de machines
industrielles et agricoles, et à moindre échelle dans la fabrication des
savons. Alors que la science n’avait pas encore découvert tous ses bienfaits,
elle était également utilisée pour se soigner : à l’instar des coups de
soleil dont le remède consistait à badigeonner les brûlures avec ce précieux
liquide, mélangé à un jus de citron. Un vieux dicton Catalan y faisait
déjà allusion : oli d’oliva tot mal
escalva (l’huile d’olive fait fuir tous les maux). Signe révélateur de son
absolue nécessité et de ses bienfaits, on ne précisait pas qu’elle en était sa
nature. On avait pour habitude de la nommer l’oli
tout court, tant il était évident qu’elle soit universellement issue de la
trituration d’olives. Outre ses fruits utilisés pour l’élaboration de l’huile,
son bois servait aussi dans la fabrication d’ustensiles pour la cuisine, et son
feuillage de nourriture pour les animaux.
En cette moitié du XXème siècle,
les oliveraies s’étaient faites plus clairsemées et ne dépassaient pas en règle
générale la superficie d’une trentaine d’ares3 par propriétaire. Sa
culture s’était développée à la fois sur le piémont et autour de notre village,
à une hauteur n’excédant pas les 200 m
d’altitude. Les terrains de la plaine et ceux des premiers contreforts pentus
et caillouteux, ainsi que la température clémente lui étaient favorables. Ceux de
la Coscolleda et de la Gavarra dans des zones dites
« à l’aspre », c'est-à-dire
non irriguées, l’étaient tout autant. Peu sensibles à la sécheresse ou aux
vents dominants, on retrouvait ces oliviers le plus souvent groupés sous forme
de petites olivedes.
Elles cohabitaient avec de petites subéraies
et pouvaient abriter des cultures de céréales intercalaires comme l’avoine ou
le seigle. Ces dernières avaient l’avantage de maintenir le sol propre autour
des arbres, tout en fournissant à la terre un engrais naturel et une
alimentation pour les animaux. Chaque famille Sorédienne possédait une oliveda lui permettant de produire son
huile d’olive pour l’année. L’autonomie de la famille en oléagineux en
dépendait ! Une autre partie de la pastera (pâte) produite était
destinée à la distillerie d’Elne pour fabriquer du savon, permettant ainsi
d’écouler l’excès de production, certaines années excédentaires. Des primes
d’entretien4, dites « de plantation », leur étaient consenties par l’état. Elles
permettaient de maintenir vaille que vaille une petite production pour répondre
d’abord à leur propre consommation.
Fin
d’une époque
Le gel de 1956 et la destruction massive des
vergers avaient sonné malheureusement le glas de cette activité sur notre
commune. Malgré les indemnisations accordées par l’état pour dédommager les
propriétaires, sa culture n’avait pas pu redémarrer. Les deux moulins avaient
cessé alors définitivement de fonctionner offrant comme seul témoignage de
cette production leurs quelques meules inertes.
Mais revenons plus en détail sur sa culture et
sa production, en se penchant sur les dires de nos anciens. A cette époque,
l’exploitation de ces oliveraies ne faisait pas toujours l’unanimité au sein de
la communauté Sorédienne. Les travaux de labour étaient difficilement
praticables sur un sol rocailleux, et par conséquent souvent délaissés.
L’entretien annuel le plus courant consistait à couper les rejets qui
poussaient à la base du tronc. Les chèvres se chargeaient naturellement du
reste. Tous les ans, certains procédaient à leur taille en rabattant les
branches les plus fournies pour faciliter la cueillette des futures olives. La
greffe sous forme d’écusson, en fente ou en couronne, était réalisée à partir
du mois de mars sur un porte-greffe : l’oléastre, la forme sauvage de
l’olivier. Plus rares étaient les
plantations réalisées par bouturage.
Certaines variétés étaient plus à même que
d’autres d’attraper des maladies5, ou de ne pas se développer. C’est
pourquoi on se limitait à quelques espèces résistantes « clonées » à
partir de l’oléastre, comme : la
palma, une variété très productive donnant une importante quantité d’huile,
l’argoneill, la meilleure pour sa saveur, ayant peu de pulpe et
étant plus délicate car sensible au gel, et la rodoneil, plus rustique que les précédentes mais la plus courante
sur notre territoire6. Les récoltes restaient cependant aléatoires
car de nombreuses maladies (mouche, cara
negra (cochenille), champignons…) ainsi que le gel pouvaient venir altérer
la qualité de ses fruits. Ceci sans compter que certaines olivedes étaient plus à même que d’autres d’attraper des maladies.
Les Sorédiens procédaient à leur récolte selon
la variété. En général, le moment le plus propice se situait aux alentours de
la mi-novembre. On avait pour coutume de dire « qu’il fallait cueillir à
la Sant Aciscle » dans le cadre
de la fête patronale du village, célébrée le 17 novembre. La récolte pouvait
s’échelonner jusqu’au mois de janvier.
La cueillette de ses fruits était une
opération délicate, nécessitant quelques précautions. Les ventanes, celles tombées précocement à cause du vent, étaient
ramassées à même le sol. Dans certains cas, notamment pour les fruits de
petites tailles, il fallait les cueillir directement à la main, en procédant un
par un. Enfin pour les plus mûrs, il suffisait simplement de les faire tomber
en secouant les branches Meules et une Gerra ou Gerri (jarre) à huile.
Deux
moulins au centre du village de Sorède.
Etablis depuis des siècles, ces deux établissements drainaient à eux
seuls tous les producteurs des environs en quête de trituration. Fermés durant
de longs mois, ils reprenaient momentanément du service pour faire face à cette
production essentiellement saisonnière, provoquant soudainement beaucoup de
bruits et d’effervescence dans les alentours. Ces moulins fonctionnaient avec
deux équipes de six hommes se relayant jour et nuit. Chacun d’eux y occupait
une tâche prédéfinie. Il y avait el
moliner, (le moulinier), l’escaldaire,
celui qui échaudait, el llanterne,
(le lanternier)9 … L’exercice de ces métiers se transmettait de père
en fils, ou entre les membres d’une même famille. Tel était le cas au Molí d’en Cadena où la plupart de ces
ouvriers étaient d’une même lignée d’origine Italienne10. Une partie
de la production de chaque récoltant était prélevée pour rémunérer le
« patron moulinier ». Les ouvriers quant à eux pouvaient bénéficier
d’un litre d’huile en complément de leur salaire.
A l’aide d’une mole (meule) verticale, mue par une mule - yeux bandés pour lui
éviter le tournis -, les olives étaient d’abord grossièrement écrasées et
réduites à l’état de pastera. Puis
cette dernière était placée dans des cofins,
récipients sous forme de paillasses tressées en fibre d’alpha ou en cordes
de chanvre, que l’on empilait les uns sur les autres. Sous l’effet du poids,
l’huile suintante récupérée, dite l’oli
verge (la fleur d’olive), se déposait naturellement. Peu abondante et
totalement vierge, elle était de qualité supérieure, sans souillures, et
surtout sans la moindre goutte d’eau. Ce précieux liquide de couleur or était plutôt réservé aux usages
délicats, à l’exemple de ceux utilisés dans certains soins médicaux.
Une première pression à froid était ensuite
effectuée sur la pile de ces cofins,
sous l’effet d’une presse actionnée par plusieurs hommes. Lors de cette opération on obtenait l’oli de premsa (l’huile de la presse). On ôtait alors le contenu
des cofins que l’on replaçait dans un
bassin rempli d’eau très chaude. Celle-ci avait été spécialement chauffée avec du
bois de vern (d’aulne), un
combustible idéal pour ne pas dénaturer l’huile. Le peu de chaleur qu’il
dégageait en se consumant évitait de porter l’eau à ébullition. D’ailleurs un
dicton catalan rappelle judicieusement cette caractéristique : « el vern dixat morir sa mare de fred a la
bora del foc » (un aulne laissa mourir de froid sa mère au bord du
feu).
L’opération pouvait se renouveler plusieurs
fois. Le liquide ainsi produit permettait d’obtenir après décantation, une
huile clarifiée qui surnageait, dénommée : l’oli d’infern (l’huile d’enfer ou de recense), et que les
lanterniers récupéraient précautionneusement en effleurant la surface de l’eau
à l’aide d’une nappa (louche
spécialement conçue pour ce genre d’opération).
Une
conservation parfois altérée.
Lors de cette élaboration, les récoltes de
chaque producteur étaient traitées indépendamment les unes des autres. Parfois
au contraire elles pouvaient être regroupées. Toutes les variétés d’olives
étaient alors mélangées sans vraiment
trop se soucier des vraies saveurs du fruit. Cet assortiment varié, joint à un
degré élevé de maturité, lui conférait un goût prononcé. Il faut dire qu’à
cette époque, la population Sorédienne n’avait pas la même appréciation
gustative qu’aujourd’hui. Les olives fermentaient plusieurs semaines avant
d’être traitées et donnaient une huile probablement plus acide et plus forte.
Des cofins ou des jarres mal
entretenus pouvaient venir également altérer sa saveur en lui conférant un
arrière-goût plus ou moins rance. Une partie de l’huile de mauvaise qualité
était vendue aux savonneries de Marseille. Les noyaux étaient utilisés dans
l’alimentation des porcelets afin de les engraisser. Ainsi tout était utilisé
sans la moindre perte !
L’huile était ensuite versée dans des barricots (ou botes d’oli, petits tonneaux) attachés sur le bât que les mulets,
encore nombreux dans cette période d’après-guerre, transportaient. Une fois
rendus à leur domicile, les propriétaires les transvasaient dans de grandes gerres (jarres) d’une contenance de 300
litres11 qu’ils conservaient dans un local à température constante
et à l’abri de la lumière.
La coutume voulait qu’une mascarada clôture la saison, un peu à la manière de la mostissa consistant à badigeonner les
vendangeurs du jus de raisin, les ouvriers s’amusaient à s’asperger d’huile.
Alors que notre entretien tirait à sa fin, mes
interlocuteurs m’avaient témoigné des difficultés rencontrées dans la pratique
de leur métier. D’après eux, c’était avant tout un travail d’équipe soudée, où
le partage des tâches était constant. Lors de la serrat (serrée de la presse), et lorsque ce geste devenait trop
difficile par exemple, leurs collègues leur venaient en aide. L’effort devait
être dans ce cas continu, exercé très lentement, et effectué en étroite
collaboration entre tous les intervenants. Le caractère répétitif de certaines
tâches ne faisait qu’accroître cette pénibilité dans ce milieu huileux, où le
vacarme et les vapeurs suffocantes foisonnaient. Un lieu comparable à « l’enfer »
pour reprendre la désignation de l’huile produite dans cet environnement !
Une dernière remarque de leur part était venue
me rappeler combien cette huile était précieuse à leurs yeux. A cette époque,
l'huile constituait, non seulement une denrée alimentaire vitale mais elle
avait aussi une valeur marchande importante. Elle pouvait faire l’objet de troc
contre d’autres denrées de première nécessité. C’est pourquoi régulièrement
tous les ouvriers se livraient à la récupération des lies et des dépôts pour en extraire une huile plus médiocre,
appauvrie suite aux apports successifs en eau. Dans un souci d’économie, ils
pressuraient aussi ce qui restait encore de pâte après plusieurs « premsades » pour leur consommation
personnelle : l’oli de noills
(l’huile de résidus). Le peu de reste, c'est-à-dire l’eau et les quelques
résidus issus de cette trituration, étaient évacués dans un canal extérieur
dont l’odeur, quoique très âcre, s’exhalait dans tout le quartier.
Quand
est-il aujourd’hui ?
Aujourd’hui les choses ont bien changé. Les
oliveraies ont peu à peu été abandonnées et le dernier moulin a cessé
définitivement de fonctionner en 1956. Le développement de nouveaux moulins
industriels plus perfectionnés ont pris le relais, et aux vieilles méthodes de fabrication
artisanale d’autrefois, se sont substitués des techniques et des procédés de
plus en plus élaborés12.
Il ne reste dans la mémoire de mes
interlocuteurs que des souvenirs olfactifs, ces odeurs aigre-douce qui
embaumaient les alentours du moulin et ce pain plongé à la dérobée dans le tinell (la cuve) qui régalait tant leurs papilles !
Consolons-nous en contemplant ces quelques
beaux spécimens d’oliviers qui subsistent encore sur notre territoire,
disséminés au milieu de la garrigue. Leur tronc noueux et crevassé d’une noble
beauté atteste de leur longévité. Qu’ils soient jeunes ou vieux, tous
participent à la mise en valeur de notre paysage.
Notes
1 Déformation de Eros
2 De nombreux et
excellents ouvrages font référence à cette culture, entre autre « Mémoire
sur la culture de l’olivier » de Jaubert de Passa ou celui de
F. Poirot « Roussillon
insolite » qui s’est penché sur le
thème de son élaboration
3 En 1946, on compte
22 ha pour 61 propriétaires
4 Ou primes dites
« de régénération ». En 1950, on trouve 82 primes sur Sorède pour
3207 pieds d’oliviers. Le nombre d’oliviers ne doit pas dépasser 150 à
l’hectare suivant les règlements
5 Le peu de
traitements était compensé par l’apport
d’arbres qui servaient à attirer
les mouches porteuses de vers
6 D’autres
existaient comme l’olivera de type hybride, etc…
7 Plusieurs interprétations peuvent lui être accordées : avec de la
salicorne comestible ou du sel et de la corne ?
8 La dénomination de
ce moulin a traversé les siècles et on l’appelle encore aujourd’hui « moli del senyor », en
référence au seigneur le Marquis d’Oms qui le détenait jadis. Situé dans
l’enceinte du château sa date de construction remonte approximativement à la
fin du XVIème siècle
9 Avant les noms s’inspiraient des coutumes
ecclésiastiques des premiers moulins tenus par des moines : il y avait l’abat (l’abbé - le chef), el sot abat, (le sous-chef)…
10 Aladino, Hugo, Marino, Osvaldo, Reus
faisaient partie de cette équipe
11 L’unité de mesure
utilisée était la dourg qui mesure 16
litres. Ce qui correspond approximativement au contenu d’un seau à vendange
12 Afin de respecter
des normes sanitaires plus draconiennes